Les rois fainéants : mythe carolingien ou réalité ?
Les rois fainéants, derniers Mérovingiens (639-751) : ce que dit Éginhard, ce que montrent les sources, rois enfants, maires du palais, et le verdict.

Les rois fainéants n'ont pas été paresseux : ils ont été dépossédés. Entre la mort de Dagobert Ier, en 639, et la déposition de Childéric III, en 751, les rois mérovingiens montent sur le trône enfants, meurent jeunes et laissent gouverner les maires du palais. Le portrait du roi immobile, promené en char à bœufs, vient d'Éginhard, le biographe de Charlemagne, c'est-à-dire du camp des vainqueurs. Le déclin du pouvoir royal est réel ; la caricature, elle, est une œuvre de propagande.
La légende telle qu'on la raconte#
Le manuel scolaire de la IIIe République l'a fixée en une image : des rois chevelus, mous et ivres, couchés sur des coussins, tirés de villa en villa par des bœufs, pendant que les maires du palais, hommes énergiques, faisaient la guerre et rendaient la justice. On ajoutait volontiers la débauche, les mariages précoces, une race royale « épuisée ». La conclusion allait de soi : la dynastie méritait de tomber, et Pépin le Bref n'a fait que ramasser une couronne qui traînait.
L'image n'est pas née au XIXe siècle. Elle sort presque mot pour mot du premier chapitre de la Vie de Charlemagne d'Éginhard, écrite vers 817-830. Le roi, dit-il en substance, n'avait plus que le titre ; il siégeait sur son trône avec ses longs cheveux et sa barbe pendante, recevait les ambassadeurs et leur rendait les réponses qu'on lui avait apprises ; il ne possédait qu'un seul domaine de maigre rapport ; et quand il devait se rendre à l'assemblée, il voyageait dans un chariot tiré par des bœufs, mené à la manière des paysans. Le mot « fainéant », lui, est plus tardif — Éginhard ne l'emploie pas —, mais le tableau est tout entier chez lui.
Ce que disent les sources#
La première remarque est de prudence : Éginhard écrit soixante-dix ans après 751, à la cour du fils de Charlemagne. Il a besoin d'expliquer pourquoi la famille de son maître règne à la place d'une dynastie consacrée par deux siècles et demi de légitimité. Montrer des rois inutiles, c'est justifier le changement.
Les sources plus anciennes — la chronique dite de Frédégaire et ses continuations, le Liber historiae Francorum (vers 727), les diplômes royaux — donnent un tableau plus nuancé, et plus triste :
- Des rois enfants. Clovis II devient roi vers quatre ou cinq ans, Clotaire III vers six, Childéric II vers sept. La plupart meurent avant trente ans. Un royaume gouverné par des minorités successives est un royaume gouverné par les régents, puis par les maires du palais.
- Des rois qui gouvernent encore. Les diplômes montrent les rois du VIIe siècle et du début du VIIIe siècle présidant leur tribunal, le plaid : Childebert III (695-711), que le Liber historiae Francorum appelle un roi juste, rend des jugements, dont un au profit de l'abbaye de Saint-Denis contre Grimoald, le propre fils de Pépin de Herstal.
- Des rois qui meurent d'avoir voulu régner. Childéric II, devenu seul roi en 673, prétend gouverner par lui-même et fait fouetter un noble, Bodilon ; il est assassiné en 675 en forêt de Livry avec sa femme enceinte. Dagobert II, petit-fils du grand Dagobert Ier, exilé enfant en Irlande par le maire Grimoald, revient régner en Austrasie et est tué en 679. Chilpéric II (715-721), tiré d'un monastère, prend les armes contre Charles Martel aux côtés du maire de Neustrie. Rien de fainéant dans tout cela.
- Un pouvoir qui glisse vers les maires. C'est le fond vrai de la légende. Depuis l'édit de Paris (614), les grands tiennent les charges ; le maire du palais, chef de la maison royale, devient le chef de l'aristocratie. Après la victoire de Pépin de Herstal à Tertry (687), un seul maire domine tout le royaume ; son fils Charles Martel, vainqueur à Poitiers en 732, gouverne même sans roi de 737 à 743.
Les hypothèses#
Une invention carolingienne#
Pour : l'auteur de l'image écrit pour la dynastie qui a pris le trône ; il force les traits (le domaine « unique » est démenti par les diplômes) ; le char à bœufs, moqué comme un véhicule de paysan, était sans doute un équipage cérémoniel, peut-être hérité de l'usage romain ou d'un rite franc. Contre : Éginhard n'invente pas l'effacement des rois, que les sources du VIIe siècle attestent déjà ; il en fait une caricature, pas une fable.
Une dynastie dégénérée#
C'est l'explication du XIXe siècle : débauche, unions trop précoces, sang « usé ». Pour : la mortalité précoce des rois est frappante. Contre : elle s'explique par les assassinats, la guerre, les épidémies et l'âge auquel ces princes arrivaient au trône ; le diagnostic médical rétrospectif ne repose sur rien. L'hypothèse est aujourd'hui abandonnée.
Des rois dépossédés mais indispensables#
C'est la lecture des historiens actuels. Le roi gouverne de moins en moins, mais il reste la source de la légitimité : le sang de Clovis, signalé par la longue chevelure, est la seule chose que les maires ne peuvent pas se donner. La preuve en est que Grimoald, maire d'Austrasie, qui tente vers 656 de mettre son propre fils sur le trône, échoue et le paie de sa vie ; que Charles Martel, au faîte de sa puissance, cherche un Mérovingien dans un monastère pour régner sous son nom ; et que ses fils, en 743, rétablissent un roi, Childéric III, après six ans de vacance. On ne garde pas si longtemps un roi inutile. Il a fallu, pour s'en passer, l'avis du pape Zacharie et une onction que la dynastie n'avait jamais reçue.
Verdict#
Établi : de 639 à 751, le gouvernement réel passe des rois aux maires du palais ; beaucoup de rois sont des enfants ou meurent jeunes. Probable : plusieurs ont tenté de régner, et l'ont payé ; le cérémonial (chevelure, char, trône) faisait partie de la royauté franque et non de sa décadence. Faux : la paresse, la débauche héréditaire, l'inutilité. Le roi mérovingien a fini prisonnier de ses grands, comme le dernier Carolingien finira prisonnier des siens en 987. Ce n'est pas la fainéantise qui a perdu la dynastie, c'est l'affaiblissement de la couronne face à l'aristocratie — la leçon même que les Capétiens, trois siècles plus tard, retiendront en associant leur fils au trône de leur vivant. Ce qu'a fondé 751, en revanche, n'est pas une légende : un roi sacré, choisi avec l'accord de Rome, que les Carolingiens transmettront à toute l'histoire de France.
À retenir
- Les rois fainéants = les Mérovingiens de 639 à 751, de Clovis II à Childéric III.
- L'image du roi chevelu en char à bœufs vient d'Éginhard (vers 830), biographe de Charlemagne : une justification du coup d'État de 751.
- Beaucoup étaient des rois enfants ; certains, comme Childéric II (assassiné en 675) ou Chilpéric II, ont tenté de gouverner.
- Le pouvoir réel appartient aux maires du palais, de Pépin de Herstal à Pépin le Bref.
- Verdict : dépossédés, pas paresseux ; leur sang restait la source de la légitimité.
Pour aller plus loin#
- Les Mérovingiens (481-751) : la première dynastie des rois des Francs — la dynastie entière, de Clovis à Childéric III.
- Dagobert Ier : le vrai roi derrière la chanson (629-639) — le dernier Mérovingien qui gouverne vraiment.
- Pépin le Bref — le maire du palais devenu roi en 751.
- Les Carolingiens — la dynastie qui a écrit la légende.
- Le masque de fer — un autre mystère de l'histoire des rois.
- Les surnoms des rois de France — d'où viennent le Bref, le Simple et les autres.
Sources#
- Éginhard, Vie de Charlemagne, chap. 1, éd. et trad. L. Halphen, Les Belles Lettres — Gallica
- Stéphane Lebecq, Les Origines franques, Ve-IXe siècle, Seuil, 1990.
- Persée — études sur les maires du palais et la fin des Mérovingiens
Questions fréquentes#
Qui sont les rois fainéants ?
Les derniers rois mérovingiens, de la mort de Dagobert Ier (639) à la déposition de Childéric III (751), qui laissèrent le gouvernement aux maires du palais. Le surnom leur vient de l'historiographie carolingienne, écrite par ceux qui avaient pris leur place.
Pourquoi les appelle-t-on les rois fainéants ?
Parce qu'Éginhard, biographe de Charlemagne, les décrit vers 830 comme des rois de parade, assis sur le trône, la barbe longue, promenés en char à bœufs, répétant les réponses qu'on leur dictait. Le mot français est plus tardif, mais l'image vient de lui.
Les rois fainéants étaient-ils vraiment paresseux ?
Non. Beaucoup sont montés sur le trône enfants et sont morts avant trente ans ; d'autres ont tenté de gouverner et l'ont payé de leur vie, comme Childéric II, assassiné en 675. Ils n'étaient pas paresseux : ils étaient dépossédés par les maires du palais.