Poitiers (732) : Charles Martel a-t-il arrêté les Arabes ?
Bataille de Poitiers, octobre 732 : Charles Martel brise la razzia d'Abd al-Rahman. Contexte, déroulement, portée réelle et légende d'une victoire fondatrice.
Mis à jour le 22 octobre 2026

Fiche
Date octobre 732 — le samedi 25 octobre selon la tradition (une minorité d'historiens propose 733) · Lieu entre Poitiers et Tours, sans doute à Moussais (Vouneuil-sur-Vienne), sur la voie romaine · Camps Charles Martel, maire du palais d'Austrasie et de Neustrie, avec Eudes duc d'Aquitaine, contre Abd al-Rahman al-Ghafiqi, gouverneur d'al-Andalus · Roi Thierry IV, Mérovingien sans pouvoir · Effectifs inconnus ; quelques dizaines de milliers d'hommes au plus de chaque côté (les 300 000 des chroniqueurs sont une figure de style) · Issue victoire franque ; Abd al-Rahman tué, l'armée musulmane se retire de nuit · Nom arabe Balât al-Shuhadâ, « le chemin des martyrs »
Un jour d'octobre 732, entre Poitiers et Tours, l'infanterie franque de Charles Martel tint tout le jour sous les charges de la cavalerie d'al-Andalus, tua son chef et la renvoya au sud des Pyrénées. C'est l'une des batailles fondatrices des guerres des rois de France : elle n'a pas sauvé l'Europe à elle seule, mais elle a fait la réputation d'une famille qui, dix-neuf ans plus tard, prendra la couronne.
Le contexte : une razzia, pas une invasion#
En vingt ans, les armées de l'islam ont pris l'Espagne wisigothique (711-714), franchi les Pyrénées, occupé Narbonne (719) et la Septimanie. Ce ne sont pas des conquérants de terres nouvelles qui montent vers la Loire en 732, mais une grande expédition de butin : Abd al-Rahman al-Ghafiqi, gouverneur d'al-Andalus, bat le duc Eudes d'Aquitaine sur la Garonne, prend Bordeaux, brûle l'église Saint-Hilaire de Poitiers et remonte vers Tours, où la basilique Saint-Martin passe pour le plus riche sanctuaire de Gaule. Eudes, qui s'était tenu à l'écart des Francs, appelle Charles Martel — fils de Pépin de Herstal, maître réel du royaume depuis sa victoire de Vinchy (717) sous le règne nominal de Thierry IV, dernier acte de l'effacement des Mérovingiens.
Le déroulement#
Le terrain. Charles ne poursuit pas : il se place en travers de la route du retour, sur une hauteur boisée, l'armée serrée en un carré de fantassins lourdement armés, francs d'Austrasie, Neustriens, Bavarois, vétérans de quinze ans de campagnes. Les deux armées s'observent plusieurs jours.
Les charges. Quand le choc vient, la cavalerie berbère et arabe charge à répétition contre une masse d'hommes à pied qui ne rompt pas. La Chronique mozarabe de 754, la source la plus proche, dit des « Européens » qu'ils restèrent immobiles comme un mur, serrés comme une banquise de glace, et qu'ils frappèrent les Arabes de l'épée.
La mort de l'émir. Le bruit court que les Francs pillent le camp et son butin ; des cavaliers rompent le combat pour le défendre, le front se disloque, Abd al-Rahman est tué en tentant de rétablir l'ordre. À la nuit, les survivants décampent en silence, laissant les tentes debout. Au matin, les Francs, qui craignent une ruse, découvrent un camp vide ; Charles interdit la poursuite.
Pourquoi les Francs ont gagné#
Une armée de razzia, chargée de butin, loin de ses bases, à la mauvaise saison, contre une infanterie disciplinée et reposée qui tient un terrain choisi : le rapport est plus clair que les chiffres. Charles Martel, lui, ne commande pas un ost féodal convoqué pour quarante jours mais une troupe de fidèles entretenus toute l'année — un noyau permanent qu'il financera en mettant la main sur les biens d'Église, faute qu'on lui reprochera durement et que ses fils s'efforceront de réparer. La victoire est celle d'un État militaire en formation sur une expédition de pillage.
Les conséquences#
Poitiers ne clôt rien : il faut encore reprendre Avignon (737), échouer devant Narbonne, écraser les razzias de Provence jusqu'en 739, et attendre Pépin le Bref pour enlever Narbonne (759), puis Charlemagne pour fixer la frontière en Espagne. Mais tout le reste en découle : Charles gouverne sans roi de 737 à 743, refuse la couronne, la laisse mûrir ; le pape Grégoire III lui envoie en 739 les clés du tombeau de saint Pierre pour lui demander secours contre les Lombards — première esquisse de l'alliance qui portera les Carolingiens au trône. Le vainqueur de Poitiers est le grand-père de Charlemagne.
Vrai ou faux#
« Charles Martel a sauvé la chrétienté » : exagéré. La formule est celle du XVIIIe et du XIXe siècle — Gibbon imaginait le Coran enseigné à Oxford. Les chroniqueurs francs, eux, voient d'abord une victoire de leur prince, et les incursions continuent sept ans encore.
« Charles Martel était roi de France » : faux. Il est maire du palais ; le roi en 732 est Thierry IV, dont le nom ne figure sur aucun récit de la bataille. Le trône attendra 751.
« La bataille a eu lieu à Poitiers » : approximatif. Les sources disent « près de Poitiers » ; les Anglo-Saxons l'appellent bataille de Tours. Le site de Moussais est une hypothèse, non une certitude.
À retenir
- 711-719 : chute de l'Espagne wisigothique, prise de Narbonne.
- 732 : Bordeaux et Poitiers razziés ; Charles Martel arrête Abd al-Rahman entre Poitiers et Tours.
- 737-739 : campagnes de Provence ; 759 : Pépin le Bref reprend Narbonne.
- 751 : les Pippinides deviennent rois — la victoire de 732 est le socle de leur légitimité.
Pour aller plus loin#
- Les guerres des rois de France : treize siècles de batailles et de traités — où se situe Poitiers dans la longue durée.
- Les Mérovingiens (481-751) — les rois de parade derrière lesquels Charles Martel gouverne.
- Charles Martel : biographie du vainqueur de Poitiers (688-741) — toute la vie du vainqueur.
- Pépin le Bref : biographie du premier roi carolingien — le fils qui prend la couronne.
- Charlemagne : biographie du roi des Francs devenu empereur — le petit-fils.
- La chronologie des rois de France et la liste de tous les rois.
Sources#
- Chronique mozarabe de 754 ; Annales mettenses priores ; Liber historiae Francorum — Gallica
- Jean Deviosse, Charles Martel, Tallandier, 1978 ; Pierre Riché, Les Carolingiens, Hachette, 1983.
- Philippe Sénac, « Les Carolingiens et al-Andalus » — Persée
Questions fréquentes#
Qui a gagné la bataille de Poitiers en 732 ?
Charles Martel, maire du palais des Francs, au nom du roi mérovingien Thierry IV. L'émir d'al-Andalus Abd al-Rahman al-Ghafiqi fut tué et son armée se retira vers l'Espagne pendant la nuit.
Charles Martel était-il roi de France ?
Non. Il n'a jamais porté la couronne : il gouvernait comme maire du palais sous des rois mérovingiens de parade, et refusa même de remplacer Thierry IV à sa mort en 737. C'est son fils Pépin le Bref qui prit le titre royal en 751.
Où se trouve le champ de bataille de Poitiers (732) ?
La tradition le situe à Moussais, sur la commune de Vouneuil-sur-Vienne (Vienne), entre Poitiers et Tours, le long de l'ancienne voie romaine. Le lieu exact n'est pas établi : les chroniques disent seulement « près de Poitiers ».
Cette bataille a-t-elle vraiment sauvé la chrétienté ?
Elle a brisé la plus grande razzia lancée au nord des Pyrénées et fondé la puissance des Pippinides, mais elle n'a pas mis fin aux incursions : la Provence est razziée jusqu'en 739 et Narbonne reste musulmane jusqu'en 759.