Le masque de fer : qui était vraiment le prisonnier de Louis XIV ?
Le masque de fer : ce que disent les archives sur le prisonnier de Louis XIV (Pignerol 1669, Bastille 1703), les hypothèses de Voltaire à Petitfils, le verdict.
Mis à jour le 30 septembre 2026

Un homme enfermé trente-quatre ans sur ordre de Louis XIV, de Pignerol à la Bastille, sous la garde d'un seul geôlier, avec défense de parler et un masque sur le visage : voilà le fait. Le reste — le fer, le frère jumeau, le complot de cour — est légende. Qui était-il ? Les archives permettent aujourd'hui de répondre presque tout, et c'est moins romanesque que Dumas : un valet qui en savait trop. Parmi les mystères des rois de France, celui-ci est le plus célèbre et le mieux élucidé.
La légende telle qu'on la raconte#
Voltaire lance l'affaire dans Le Siècle de Louis XIV (1751) : un prisonnier jeune, de haute taille et de belle figure, qui joue de la guitare, servi avec égards par le gouverneur en personne, et dont le masque a « une mentonnière à ressorts d'acier » ; vingt ans plus tard, dans ses Questions sur l'Encyclopédie, il glisse la solution qu'il tient pour vraie : un frère aîné de Louis XIV, fils secret d'Anne d'Autriche. Alexandre Dumas en fait un jumeau dans Le Vicomte de Bragelonne (1847-1850), Aramis tente de le substituer au roi, et le cinéma — de 1929 à Leonardo DiCaprio en 1998 — fixe l'image du visage de fer. Marcel Pagnol, en 1965, défend encore le jumeau. La légende a un ressort simple : un tel secret ne peut concerner que le sang royal.
Ce que disent les sources#
Les archives du ministère de la Guerre racontent autre chose. Le 19 juillet 1669, Louvois écrit à Bénigne de Saint-Mars, gouverneur du donjon de Pignerol dans les Alpes, de préparer un cachot pour un certain Eustache Danger (ou Dauger), qu'on arrête à Dunkerque et qui arrive fin août ; il faut le menacer de mort s'il parle d'autre chose que de ses besoins, et Louvois précise, en substance, que ce n'est qu'un valet et qu'il ne demande pas grand-chose. Dès 1675, Danger sert de domestique à un autre prisonnier illustre du donjon, Nicolas Fouquet, aux côtés d'un second valet, La Rivière. À la mort de Fouquet (1680), les deux hommes sont murés dans une cellule : on découvre qu'ils ont su des choses que le surintendant leur a confiées.
Saint-Mars emmène ensuite « ses anciens prisonniers » partout où il est nommé : Exilles (1681), l'île Sainte-Marguerite au large de Cannes (1687) — où le voyage en chaise à porteurs bâchée fait naître la rumeur d'un masque d'acier — puis la Bastille, dont il devient gouverneur en 1698. Le 18 septembre 1698, le lieutenant de roi du Junca note dans son journal l'arrivée d'un prisonnier « toujours masqué d'un masque de velours noir ». Le même du Junca enregistre sa mort le 19 novembre 1703 ; le registre de Saint-Paul l'enterre le lendemain sous le nom de « Marchioly », « âgé de quarante-cinq ans ou environ » — âge et nom manifestement de convention.
Les hypothèses#
Un frère de Louis XIV#
Pour : le luxe de précautions, la longueur de la détention, le silence de Louis XV et de Louis XVI, qui auraient connu le secret. Contre : tout le reste. Un prince aurait laissé des traces à la cour ; Louvois n'aurait pas écrit « un valet » ; et Danger, en 1669, entre en prison à l'âge où Louis XIV a trente et un ans — la cellule d'un jumeau ne s'improvise pas dans une lettre de service.
Le comte Mattioli#
Ercole Antonio Mattioli, ministre du duc de Mantoue, enlevé en 1679 pour avoir vendu à l'Espagne le secret de l'achat de Casal, fut lui aussi enfermé à Pignerol : le nom « Marchioly » plaide pour lui. Contre : son enlèvement fut de notoriété européenne, il n'y avait donc rien à cacher ; il n'a pas suivi Saint-Mars à Exilles ; et il meurt très probablement à Sainte-Marguerite en 1694.
Le valet Eustache Danger#
C'est la thèse de Jean-Christian Petitfils, la plus solide : un domestique qui, à Dunkerque en 1669, a surpris ou servi quelque chose des négociations secrètes entre Louis XIV et Charles II d'Angleterre — celles qui aboutissent au traité de Douvres (1670) — ou une affaire touchant de près la famille royale. Trop humble pour être jugé, trop informé pour être libéré, il est mis « au secret » à vie ; la détention se prolonge parce que Fouquet lui a peut-être confié d'autres secrets. Le masque de velours ? Une mise en scène de Saint-Mars, vieux geôlier vaniteux qui veut arriver à Paris avec un prisonnier extraordinaire.
Les autres candidats#
Fouquet lui-même, Molière, le duc de Beaufort disparu à Candie (1669), le duc de Monmouth exécuté à Londres (1685), le comte de Vermandois, fils du roi et de Louise de La Vallière, mort en 1683 : autant de morts attestées ou de vies publiques incompatibles avec un cachot de trente-quatre ans.
Verdict#
Établi : un prisonnier d'État détenu de 1669 à 1703 sous la garde continue de Saint-Mars, masqué de velours noir à la Bastille, enterré sous un faux nom. Probable : Eustache Danger, valet dépositaire d'un secret d'État, et un masque dû au geôlier plus qu'au roi. Faux : le fer, le jumeau, le prince du sang, l'ordre de mutiler un visage. Reste ce que la tradition ne doit pas taire : un homme a passé sa vie en prison sans jugement, par lettre de cachet, au nom du secret du roi. C'est la face sombre d'une monarchie qui gouvernait par elle-même — et une mesure de ce que Louis XIV entendait par la raison d'État.
À retenir
- 1669 : Eustache Danger arrêté à Dunkerque, enfermé à Pignerol (Louvois à Saint-Mars, 19 juillet).
- 1675-1680 : valet de Fouquet ; muré au secret après la mort du surintendant.
- 1681, 1687, 1698 : Exilles, Sainte-Marguerite, Bastille — toujours avec Saint-Mars.
- 19 novembre 1703 : mort à la Bastille ; enterré « Marchioly ».
- Masque de velours noir attesté (du Junca), jamais de fer ; jumeau du roi = fiction de Voltaire et Dumas.
Pour aller plus loin#
- Louis XIV, le roi du secret d'État et de l'arrestation de Fouquet.
- Comment sont morts les rois de France, la liste et les légendes.
- Les enfants cachés des rois : bâtards royaux célèbres, l'autre versant du prince caché.
- Tous les rois de France et la chronologie.
Sources#
- Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, chap. XXV ; journal d'Étienne du Junca, lieutenant de roi de la Bastille — Gallica
- Jean-Christian Petitfils, Le Masque de fer. Entre histoire et légende, Perrin, 2003.
- Correspondance de Louvois et de Saint-Mars, Service historique de la Défense (Vincennes) — Service historique de la Défense
Questions fréquentes#
Le masque de fer était-il le frère jumeau de Louis XIV ?
Non. C'est l'hypothèse de Voltaire, popularisée par Dumas et le cinéma, mais aucun document ne l'appuie, et un prince ne pouvait rester trente-quatre ans sous la garde du même geôlier sans que la cour le sache. Les archives désignent un prisonnier de basse condition.
Le masque était-il vraiment en fer ?
Non. Le seul témoin direct, du Junca, lieutenant de roi à la Bastille, note en 1698 un masque de velours noir. Le fer vient de la rumeur et de Voltaire, qui ajoute un mécanisme à ressorts d'acier.
Quand et où est mort le masque de fer ?
À la Bastille, le 19 novembre 1703, après trente-quatre ans de détention. Il a été enterré le lendemain au cimetière Saint-Paul sous le nom de « Marchioly », avec un âge fantaisiste de quarante-cinq ans.
Qui était le masque de fer selon les historiens ?
Le candidat le mieux étayé est Eustache Danger, valet arrêté à Dunkerque en juillet 1669 pour un secret d'État qu'il avait surpris — c'est la thèse de Jean-Christian Petitfils. Le masque fut une précaution tardive de son geôlier, Saint-Mars, plutôt qu'un ordre du roi.