Isabeau de Bavière : la reine détestée, mythes et réalité
Isabeau de Bavière (1370-1435), reine de Charles VI : sa vie, son rôle pendant la folie du roi, le traité de Troyes et la légende noire démêlée.

Fiche
Née vers 1370, à Munich (Bavière) · Morte le 24 septembre 1435, à Paris (hôtel Saint-Pol) · Origine maison de Wittelsbach, fille d'Étienne III de Bavière-Ingolstadt · Rôle reine de France, présidente du Conseil pendant les crises du roi · Époux Charles VI (mariage en 1385) · Enfants douze, dont Charles VII et Catherine, reine d'Angleterre · Période 1385-1435 · Enterrée à Saint-Denis
Isabeau de Bavière est l'une des reines de France les plus insultées de l'histoire : étrangère, prétendue débauchée, prétendue traîtresse. Elle a vécu les pires années de la monarchie, entre un mari fou, des princes qui se battent et une invasion anglaise. Ce que disent les sources est plus nuancé que la légende : une princesse de quinze ans devenue, malgré elle, l'un des pivots du royaume, qui a fait des choix de survie, certains désastreux, dans un jeu qui la dépassait.
Origines et arrivée à la cour#
Elle s'appelle en réalité Élisabeth ; « Isabeau » est la forme que lui donne la cour. Fille du duc Étienne III de Bavière-Ingolstadt, elle est choisie en 1385 pour Charles VI, dix-sept ans, par un jeu d'alliances avec l'Empire, dans le dos de l'Angleterre. L'entrevue a lieu à Amiens : le roi la voit, elle lui plaît, et le mariage est célébré en trois jours, le 17 juillet 1385. Son entrée solennelle à Paris, en août 1389, est fastueuse. Elle ne parle pas encore bien le français, mais elle l'apprend, et la cour s'habitue à son goût pour les fêtes, les robes et les bijoux, qui lui sera plus tard reproché.
Elle fait ce que l'on attend d'une reine : elle donne douze enfants à la dynastie des Valois, dont le futur Charles VII (1403) et Catherine, qu'elle mariera au roi d'Angleterre. Beaucoup meurent jeunes.
Son pouvoir : la reine face à la folie du roi#
Tout change le 5 août 1392. Quand les crises de Charles VI s'installent, la monarchie n'a pas de règle claire : les oncles du roi et son frère Louis d'Orléans se disputent le gouvernement. Par l'ordonnance de 1393, le roi, dans un moment de lucidité, confie à la reine la présidence du Conseil en son absence ; celle de 1402 lui donne un rôle de médiatrice entre les princes. C'est une place nouvelle pour une reine : non pas une régente, mais une arbitre à qui l'on demande de faire respecter la paix entre les ducs.
Elle y échoue plus qu'elle n'y réussit. Elle s'appuie d'abord sur Louis d'Orléans, puis, après son assassinat par les hommes de Jean sans Peur (23 novembre 1407), elle cherche à rester au-dessus des partis, tour à tour proche des uns et des autres. Elle garde l'argent du roi et des siens, ce qui nourrit sa mauvaise réputation, mais elle le fait aussi pour nourrir ses enfants et sa maison. À ses côtés, Odette de Champdivers veille sur le roi pendant ses crises.
Face aux Armagnacs, aux Bourguignons et au dauphin#
La guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons la place dans une situation impossible. Elle voit mourir ses fils aînés, Louis (1415) et Jean (1417), et il ne reste que le dernier, Charles, quinze ans. En 1417, les Armagnacs la jugent trop favorable à la paix avec la Bourgogne : elle est reléguée à Tours, ses biens sont saisis, son entourage est puni. Elle se tourne alors vers Jean sans Peur, qui la délivre, et dirige avec lui un gouvernement installé à Troyes, avant d'entrer dans Paris le 14 juillet 1418, dans les jours du massacre des Armagnacs.
Pour sa mère, Charles, le dauphin, est désormais l'ennemi. En 1419, sur le pont de Montereau, son entourage tue Jean sans Peur. Isabeau se retrouve du côté de Philippe le Bon, qui veut venger son père. Elle n'a plus d'autre allié.
Troyes : la signature qui l'a perdue#
Le traité de Troyes (21 mai 1420) marie Catherine de France à Henri V d'Angleterre, le fait régent et héritier du royaume, et déshérite le dauphin. Il est conclu au nom de Charles VI, qui n'a pas la tête à signer, par la reine et par Philippe le Bon. C'est le moment de la légende noire : en livrant la France à l'étranger, Isabeau aurait publiquement déclaré que son fils n'était pas celui du roi. Or aucun texte contemporain sérieux ne dit cela ; le traité parle de « soi-disant dauphin » et le déclare indigne pour ses crimes, c'est-à-dire pour Montereau. L'accusation de bâtardise est une rumeur ou une invention des partisans de Charles VII, reprise ensuite par les historiens du XIXe siècle.
La reine n'est pas non plus la maîtresse du traité : elle suit, plus qu'elle n'ordonne. Mais elle l'accepte, et elle le signe. C'est ce que la monarchie ne lui pardonnera pas. Le principe que la couronne n'appartient pas au roi, rappelé par les juristes et la loi salique, rend le traité caduc : un roi ne peut pas disposer de la couronne, a fortiori sa femme.
Chute, retraite et mort#
Après la mort de Charles VI (21 octobre 1422), Isabeau reste à Paris, sous domination anglaise, avec une pension modeste, quasi oubliée de tous. Elle ne reverra jamais son fils. Elle meurt le 24 septembre 1435, trois jours après le traité d'Arras, qui retourne la Bourgogne vers Charles VII et sonne la fin du système de Troyes. Elle est enterrée à Saint-Denis auprès de Charles VI, presque sans cortège, par bateau.
Ce qu'il en reste : une légende noire à nuancer#
La légende de la reine débauchée naît de la propagande de la guerre civile. Les écrits bourguignons et armagnacs la chargent tour à tour ; les chroniqueurs, comme Jean Juvénal des Ursins ou le Religieux de Saint-Denis, la blâment pour son luxe. Au XIXe siècle, Michelet et d'autres en font une « mère dénaturée ». Les historiens récents (Jean Verdon, Tracy Adams) montrent une femme prise dans une situation que personne n'aurait pu tenir : étrangère, mère d'une nombreuse famille, épouse d'un fou, sans règle de régence.
Ce n'est pas pour autant une innocente : elle a pris le parti de la Bourgogne, elle a accepté Troyes, elle a abandonné son fils. Mais elle n'a pas inventé le malheur du royaume. Il tient à une couronne sans tête, comme le notait Bainville : quand le roi manque, tout se défait, et l'on cherche une coupable.
À retenir
- 1385 : mariage avec Charles VI, à Amiens ; 1389 : entrée à Paris.
- 1392-1407 : elle préside le Conseil pendant les crises du roi, entre Orléans et Bourgogne.
- 1417-1418 : exil à Tours, puis alliance avec Jean sans Peur.
- 21 mai 1420 : traité de Troyes ; 1435 : mort d'Isabeau, trois jours après le traité d'Arras.
- Les accusations d'adultère et de bâtardise de Charles VII ne reposent sur aucune preuve.
Pour aller plus loin#
- Les reines de France : rôle, pouvoir et destin, de Clotilde à Marie-Amélie.
- Charles VI le Fol, le roi dont elle a partagé la vie et les crises.
- Bataille d'Azincourt (1415), le désastre de l'armée sans roi.
- La guerre de Cent Ans (1337-1453), le conflit en entier.
- La loi salique, la règle de succession qui rend Troyes caduc.
Sources#
- Jean Verdon, Isabeau de Bavière, Tallandier, 2002.
- Tracy Adams, The Life and Afterlife of Isabeau of Bavaria, Johns Hopkins University Press, 2010.
- Michel Pintoin, Chronique du Religieux de Saint-Denys — Gallica
Questions fréquentes#
Qui était Isabeau de Bavière ?
Élisabeth de Wittelsbach-Ingolstadt, née vers 1370 à Munich, épouse du roi Charles VI en 1385 et reine de France jusqu'à sa mort en 1435. Elle a donné douze enfants au roi et gouverné, avec ou contre les princes, pendant la folie de son mari.
Isabeau de Bavière a-t-elle livré la France aux Anglais ?
C'est la légende. Le traité de Troyes (1420) est signé au nom du roi Charles VI, dont elle est l'épouse, mais l'initiative vient de Philippe le Bon, dont le père venait d'être assassiné à Montereau. L'accusation d'avoir qualifié son fils de bâtard n'est attestée par aucun texte de l'époque sérieux.
Isabeau de Bavière a-t-elle été la maîtresse de Louis d'Orléans ?
Les chroniqueurs bourguignons l'ont insinué, notamment après l'assassinat de Louis d'Orléans en 1407, pour salir le parti adverse. Aucune preuve n'a jamais été produite ; les historiens actuels tiennent l'accusation pour de la propagande.
Comment est morte Isabeau de Bavière ?
Elle meurt à Paris, à l'hôtel Saint-Pol, le 24 septembre 1435, délaissée, quelques jours après le traité d'Arras par lequel Philippe le Bon se réconcilie avec Charles VII. Elle est enterrée à Saint-Denis auprès de Charles VI, sans cortège royal.