Suger, Abbon, Adalbéron : les hommes d'Église qui gouvernaient
Suger, Abbon de Fleury, Adalbéron de Reims : comment trois hommes d'Église ont conseillé, sacré et parfois gouverné les premiers rois capétiens (987-1151).
Mis à jour le 3 octobre 2026

Fiche
Adalbéron de Reims (v. 925-989), archevêque de Reims (969), chancelier de Lothaire et de Louis V, faiseur de roi en 987 · Abbon de Fleury (v. 945-1004), abbé de Saint-Benoît-sur-Loire (988), canoniste, conseiller d'Hugues Capet et de Robert le Pieux, saint · Suger (v. 1081-1151), abbé de Saint-Denis (1122), conseiller de Louis VI et de Louis VII, régent (1147-1149), enterré à Saint-Denis · Période 969-1151 · Rois Lothaire, Louis V, Hugues Capet, Robert II, Louis VI, Louis VII
Avant Richelieu, avant les légistes de Philippe le Bel, les premiers ministres du roi de France portent la mitre ou la coule. Pendant les deux premiers siècles capétiens, ce sont des hommes d'Église qui tiennent la chancellerie, dictent les chartes, sacrent le roi, négocient avec Rome et l'empereur, et gouvernent en son absence. Ce n'est pas une anomalie : c'est la première forme de la machine décrite dans comment le roi gouvernait la France. Trois noms la résument — Adalbéron, qui fait la dynastie ; Abbon, qui lui écrit sa doctrine ; Suger, qui la gouverne.
Pourquoi le roi gouvernait-il avec des clercs ?#
Trois raisons, toutes pratiques. Les clercs savent lire et écrire : au Xe siècle, la chancellerie royale, c'est-à-dire l'atelier qui rédige et scelle les actes du roi, est tenue par un archevêque ou un évêque, et le mot chancelier restera jusqu'en 1789 le titre du premier officier de la couronne. Les évêques et les abbés du domaine sont nommés par le roi et lui doivent tout : face à des comtes héréditaires qui le narguent, ce sont ses vassaux les plus fidèles, et leurs abbayes — Saint-Denis, Saint-Martin de Tours, Fleury, Saint-Germain-des-Prés — lui fournissent hommes, argent et chevaux. Enfin, l'Église donne au roi ce qu'aucune épée ne donne : la légitimité. Le sacre fait du chef de guerre un roi de droit divin, et celui qui tient l'huile sainte tient une part du pouvoir.
Cette alliance n'est pas une soumission de l'État à l'Église, ni l'inverse. Elle est un partage : le roi protège les églises et les moines prient pour le roi, dit en substance Abbon ; le roi doit rendre la justice, garder la paix, défendre les faibles, et l'évêque doit le lui rappeler. Le roi Très Chrétien est né de cette entente, et c'est elle qui a permis à une dynastie élue de devenir héréditaire.
Adalbéron de Reims : l'homme qui fit Hugues Capet#
Issu de la puissante famille lorraine des comtes d'Ardenne, formé à l'abbaye de Gorze, Adalbéron devient archevêque de Reims en 969 et chancelier du roi carolingien Lothaire. Il réforme son chapitre, reconstruit sa cathédrale et fait de l'école de Reims, confiée à Gerbert d'Aurillac en 972, le premier foyer intellectuel de l'Occident. Mais sa famille et ses sympathies sont impériales, et le roi Lothaire, qui guerroie contre l'empereur, le soupçonne de trahison : en 985, il est cité devant une assemblée pour s'en justifier.
Le 21 mai 987, Louis V meurt sans enfant. Adalbéron convoque les grands à Senlis et, selon son élève Richer de Reims, leur explique que la royauté ne s'acquiert pas par droit héréditaire et qu'il faut choisir le plus capable : Charles de Basse-Lorraine, l'oncle du défunt, s'est mis au service de l'étranger et a épousé une femme de petite noblesse ; le duc Hugues, lui, est « recommandable par ses actes, sa noblesse et ses forces ». Les grands élisent Hugues, qu'Adalbéron sacre à Noyon le 3 juillet. Six mois plus tard, à Orléans, le jour de Noël, il accepte de sacrer aussi le fils du roi, Robert : ce second sacre, qu'il avait d'abord refusé, transforme l'élection en hérédité. Adalbéron meurt le 23 janvier 989, un an après avoir fondé, sans le savoir, huit siècles de monarchie. Son neveu et homonyme Adalbéron de Laon achèvera l'œuvre en livrant Charles de Lorraine au roi (991) et en donnant à la société chrétienne sa formule célèbre : ceux qui prient, ceux qui combattent, ceux qui travaillent.
Abbon de Fleury : le moine qui écrivit les devoirs du roi#
Abbon n'a jamais été ministre ; il a été mieux que cela, le théoricien de la royauté capétienne naissante. Né vers 945 dans l'Orléanais, moine de Fleury — l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, qui garde les reliques du patriarche des moines d'Occident —, formé à Paris et à Reims, appelé en Angleterre pour y enseigner (985-987), il devient abbé de Fleury en 988, l'année où Hugues Capet consolide son trône. Il est alors le plus savant homme du royaume avec Gerbert : astronome, calculateur, grammairien, canoniste.
Son rôle politique tient à deux services. D'abord la doctrine : sa Collection canonique, dédiée « aux rois Hugues et Robert », rassemble les textes qui définissent ce qu'un roi chrétien doit être — gardien de la paix, protecteur des églises, juge des grands, père des pauvres — et ce qu'il doit à ses moines, qui prient pour le salut du royaume. Ensuite la diplomatie : Abbon va deux fois à Rome pour Robert le Pieux, dont le mariage avec sa cousine Berthe de Bourgogne (996) est condamné par le pape ; il rapporte du moins la reconnaissance de l'indépendance des abbayes. Car Abbon défend une idée précise : le roi et le pape sont les deux protecteurs des monastères, contre l'ambition des évêques et des seigneurs locaux. Au concile de Saint-Basle (991), quand Hugues Capet veut faire déposer par les évêques du royaume l'archevêque Arnoul de Reims qui l'a trahi, Abbon prend le parti de Rome : seul le pape peut juger un archevêque. Le roi ne lui en tiendra pas rigueur — le moine lui est trop utile.
Il meurt en homme de sa vocation. Parti réformer le prieuré gascon de La Réole, que ses moines refusaient de voir discipliné, il est tué d'un coup de lance dans une rixe, le 13 novembre 1004. L'Église le vénère comme saint ; les rois lui doivent la première formulation de ce que le sacre leur demande.
Suger : l'abbé qui gouverna la France#
Suger est le plus grand des trois, et le plus étonnant. Né vers 1081 près de Saint-Denis, de parents de condition modeste, il est donné comme oblat à l'abbaye vers dix ans et y grandit sur les mêmes bancs que le fils du roi, le futur Louis VI le Gros. Cette amitié d'enfance décide de tout. Prévôt de deux domaines de l'abbaye, envoyé à Rome auprès du pape, il est élu abbé de Saint-Denis en 1122 pendant qu'il est en Italie. Louis VI n'a dès lors pas d'autre conseiller. Suger est présent partout où le roi agit : quand l'empereur Henri V menace la France en 1124, c'est à Saint-Denis que Louis VI vient prendre l'oriflamme sur l'autel, et c'est Suger qui donne à ce geste son sens — l'abbaye devient le sanctuaire de la monarchie, le roi devient le vassal de saint Denis, patron du royaume.
Réprimandé par saint Bernard, qui trouvait son abbaye trop mondaine, Suger la réforme en 1127, ce qui achève de le rendre respectable, puis la reconstruit : la façade occidentale (1140), le chevet aux vitraux ruisselants de lumière (consacré le 11 juin 1144 devant le roi, la reine et vingt évêques) sont le premier édifice gothique de l'histoire. Il a lui-même expliqué pourquoi, dans une inscription des portes de bronze : l'esprit engourdi s'élève au vrai par ce qui est matériel. La beauté, pour Suger, est une politique.
Sous Louis VII, il devient ce que le royaume n'avait jamais eu : un chef de gouvernement. Quand le roi part pour la deuxième croisade en 1147 — que raconte le blog Croisade —, il laisse à Suger la régence avec le comte de Vermandois. Pendant deux ans, l'abbé lève les impôts, tient les barons, réprime une tentative de Robert de Dreux, frère du roi, de s'emparer du trône, et envoie à Louis VII l'argent de son expédition. Au retour, en 1149, le roi le salue du titre de père de la patrie. Suger tente encore de dissuader le roi de répudier Aliénor d'Aquitaine — il savait ce que le royaume perdrait — et meurt le 13 janvier 1151, avant que sa crainte se réalise. Il laisse une Vie de Louis VI le Gros qui est la première histoire d'un règne écrite par son ministre, et deux traités sur son administration et sa basilique.
Ce qu'il en reste#
Une méthode de gouvernement qui durera : le roi de France prendra ses ministres dans l'Église jusqu'à Mazarin et Fleury, et les grands cardinaux du XVIIe siècle ne feront que reprendre la place de Suger. Une basilique, qui est celle de tous les rois. Une idée, enfin, qu'Abbon a formulée et que le sacre répétera à chaque règne : le roi tient son pouvoir d'en haut et il en rendra compte. L'honnêteté oblige à dire l'envers : ces clercs ont servi deux maîtres, et l'affaire de Reims comme les querelles d'Abbon avec les évêques montrent que le partage n'était pas toujours paisible. Mais c'est de ce partage, non d'une théocratie ni d'un despotisme, que la royauté française est née ; la synthèse des Capétiens directs en montre les fruits.
À retenir
- 969 : Adalbéron archevêque de Reims ; 972 : Gerbert dirige l'école de Reims.
- 987 : Adalbéron fait élire Hugues Capet à Senlis et le sacre à Noyon (3 juillet) ; sacre de Robert à Orléans (25 décembre).
- 988 : Abbon abbé de Fleury ; 991 : concile de Saint-Basle ; 13 novembre 1004 : mort d'Abbon à La Réole.
- 1122 : Suger abbé de Saint-Denis ; 1124 : l'oriflamme ; 1144 : consécration du chevet gothique.
- 1147-1149 : Suger régent pendant la croisade de Louis VII ; 13 janvier 1151 : mort de Suger.
Pour aller plus loin#
- Comment le roi gouvernait la France : les institutions de la monarchie — la machine dont ces clercs sont la première version.
- Hugues Capet : le premier roi capétien (987-996) — le roi qu'Adalbéron a fait et qu'Abbon a conseillé.
- Louis VI le Gros — le roi ami d'enfance de Suger.
- Les Capétiens directs (987-1328) — Louis VI et Louis VII, les rois de Suger.
- La cérémonie du sacre — ce que l'huile sainte donnait au roi.
- Visiter Saint-Denis : les tombeaux des rois de France — l'abbaye de Suger telle qu'on la voit aujourd'hui.
- Tous les rois de France et la chronologie.
Sources#
- Suger, Vie de Louis VI le Gros, éd. et trad. Henri Waquet, Les Belles Lettres, 1929 ; Richer de Reims, Histoire de France (888-995), éd. Robert Latouche — Gallica
- Michel Bur, Suger, abbé de Saint-Denis, régent de France, Perrin, 1991 ; Pierre Riché, Abbon de Fleury, un moine savant et combatif, Brepols, 2004.
- Basilique cathédrale de Saint-Denis — Centre des monuments nationaux
Questions fréquentes#
Qui était l'abbé Suger ?
Suger (v. 1081-1151), fils de paysans élevé à Saint-Denis avec le futur Louis VI, abbé de Saint-Denis à partir de 1122, conseiller de Louis VI puis de Louis VII, régent du royaume pendant la deuxième croisade (1147-1149) et bâtisseur de la première église gothique. Louis VII l'appela « père de la patrie ».
Pourquoi les rois de France gouvernaient-ils avec des évêques et des abbés ?
Parce qu'aux Xe-XIIe siècles les clercs étaient les seuls hommes lettrés, qu'ils tenaient la chancellerie et la mémoire du royaume, et que l'Église donnait au roi sa légitimité par le sacre. Les évêques et les abbés du domaine, nommés par le roi, étaient aussi ses vassaux les plus sûrs face aux barons.
Quel rôle Adalbéron de Reims a-t-il joué en 987 ?
Archevêque de Reims et chancelier du royaume, il fit élire Hugues Capet par les grands réunis à Senlis, contre l'héritier carolingien Charles de Lorraine, puis le sacra à Noyon le 3 juillet 987 et sacra son fils Robert à Noël. La dynastie capétienne lui doit sa naissance.
Comment est mort Abbon de Fleury ?
Tué le 13 novembre 1004 à La Réole, en Gascogne, où il était venu réformer un prieuré de son abbaye : une rixe éclata entre ses moines et les habitants, et l'abbé fut frappé d'un coup de lance. Il est vénéré comme saint.