Le roi thaumaturge : toucher les écrouelles, un pouvoir de guérison du sacre

Le roi thaumaturge guérissait les écrouelles par le toucher : origine sous Robert le Pieux, rituel après le sacre, saint Marcoul, fin avec Charles X en 1825.

Romain Croisade 5 min

Le roi touchant les malades des écrouelles, enluminure

Le roi thaumaturge est le roi de France qui guérit les écrouelles — une tuberculose des ganglions du cou — en touchant les malades et en disant : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Ce pouvoir, attesté dès le règne de Robert le Pieux vers l'an mille et exercé jusqu'en 1825, est le prolongement populaire du sacre des rois de France : si le roi est oint de l'huile du ciel, il n'est pas un homme comme les autres.

D'où vient le toucher des écrouelles ?#

Les premiers témoignages concernent Robert II le Pieux (996-1031). Son biographe Helgaud de Fleury le montre pansant et touchant les malades, en signe de croix, avec humilité. Au siècle suivant, Philippe Ier et Louis VI sont dits toucher les écrouelles ; Guibert de Nogent rapporte même, vers 1115, que Philippe Ier aurait perdu ce don à cause de ses péchés, preuve que l'on y voyait un signe de la grâce attachée à la vertu du roi. L'historien Marc Bloch en a fait en 1924 le sujet de son livre Les Rois thaumaturges : l'Angleterre, avec Édouard le Confesseur puis les Plantagenêts, connaît la même croyance, et chaque royaume se disputait le prestige de cette guérison.

L'enracinement est religieux. Le sacre fait du roi, selon les termes de la tradition, un personnage « mixte », oint comme les prêtres et les évêques ; la sainte ampoule y ajoute le lien avec Clovis. Le peuple en tire une conclusion simple : celui que Dieu a choisi peut intercéder pour les malades.

Comment se passait la cérémonie ?#

Le rite se fixe au cours des siècles :

  • Après le sacre. Le lendemain de son sacre à Reims, le roi se rend à l'abbaye Saint-Remi puis, selon l'usage ancien, au prieuré de Corbeny, où reposaient les reliques de saint Marcoul, le saint invoqué contre les écrouelles. Il y faisait une neuvaine, c'est-à-dire neuf jours de prière, avant de toucher les malades. Dès le XVIe siècle, on évite souvent le voyage, et on fait venir la châsse à Reims.
  • Aux grandes fêtes. Ensuite, le roi touchait aux grandes fêtes — Pâques, la Pentecôte, la Toussaint, Noël —, après avoir communié, car il fallait être en état de grâce. Un médecin du roi triait les malades.
  • Le geste. Le roi passait devant chaque malade, posait la main sur son visage, faisait le signe de la croix et disait la formule. Le malade recevait ensuite une aumône. Plusieurs centaines de personnes venaient parfois, de France mais aussi d'Espagne et d'Italie.

Les chiffres connus donnent le vertige : sous Henri IV, plus d'un millier de malades certains jours de Pâques ; Louis XIV, selon les chroniques, en toucha environ 1 600 à Pâques 1680 ; Louis XVI plus de 2 000 après son sacre en 1775. Ces nombres sont à prendre comme des ordres de grandeur.

Que dit l'Église, et que valait cette guérison ?#

L'Église n'a jamais fait du toucher royal un dogme. La formule le dit : le roi touche, mais c'est Dieu qui guérit. Il n'y a ni magie ni pouvoir propre, seulement le ministère d'un souverain consacré. Les théologiens du XVIe siècle, comme Du Laurens, médecin d'Henri IV, défendent le rite en soulignant son caractère de grâce plutôt que de médecine.

Il faut aussi être honnête sur les faits : la scrofule connaît des rémissions spontanées, et une partie des guérisons annoncées vient de là. Mais la foule ne s'y trompait pas : elle venait demander la bénédiction du roi autant que la guérison. Henri IV, venu du protestantisme et sacré à Chartres en 1594, toucha très tôt les malades : le geste contribua à faire accepter sa légitimité par un peuple qui doutait.

Comment le toucher royal a-t-il pris fin ?#

Le XVIIIe siècle le laisse s'éteindre. Louis XV touche à son sacre en 1722 mais, selon la tradition, renonce ensuite à renouveler le geste, ayant des mœurs qui l'empêchaient de communier. Louis XVI le rétablit en 1775. La Révolution supprime la royauté, et Louis XVIII, qui n'a pas été sacré, ne touche pas.

Charles X, en 1825, renoue avec le rite : au lendemain de son sacre, à l'hôpital Saint-Marcoul de Reims, il touche environ cent vingt malades. Ce fut le dernier toucher. Le libéralisme du temps s'en moqua ; cinq ans plus tard, la monarchie des Bourbons tombait. Le rite n'était pas la cause de sa chute, mais il disait ce que cette monarchie avait de plus ancien — et de moins compris.

Idées reçues#

  • « Le roi guérissait lui-même. » Non : la formule attribue la guérison à Dieu seul.
  • « Tous les rois de France l'ont fait. » Non : il est attesté de Robert II à Charles X, mais aucun témoignage ne le prête aux Mérovingiens ou aux Carolingiens.
  • « C'était de la superstition populaire. » C'était aussi une théologie : le roi sacré, oint d'une huile consacrée, est l'intercesseur de son peuple.

À retenir

  • Écrouelles : tuberculose des ganglions du cou (scrofule).
  • Vers 1000 : premier témoignage sous Robert le Pieux. 1825 : dernier toucher, Charles X à Reims.
  • Formule : « Le roi te touche, Dieu te guérit » ; patron des écrouelles : saint Marcoul, à Corbeny.
  • Le toucher découle du sacre : le roi est consacré, pas thaumaturge par nature.

Pour aller plus loin#

Sources#

  • Marc Bloch, Les Rois thaumaturges, Strasbourg, 1924 (rééd. Gallimard).
  • Helgaud de Fleury, Vie du roi Robert le Pieux — Gallica
  • Patrick Demouy, Le Sacre du roi, La Nuée bleue, 2016.

Questions fréquentes#

Que sont les écrouelles ?

Les écrouelles sont une tuberculose des ganglions du cou, la scrofule : des gonflements qui s'ouvrent en plaies et guérissent parfois seuls, ce qui a nourri la croyance dans le toucher royal.

Quelle formule prononçait le roi ?

« Le roi te touche, Dieu te guérit » : le roi touche, mais c'est Dieu qui guérit. Sous l'Ancien Régime la formule s'accompagnait d'un signe de croix sur chaque malade.

Quel roi a touché les écrouelles pour la dernière fois ?

Charles X, au lendemain de son sacre à Reims en 1825, toucha environ cent vingt malades. Ce fut le dernier toucher royal en France.

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