Le traité de Verdun (843) : l'acte de naissance de la France ?

Traité de Verdun, août 843 : les petits-fils de Charlemagne partagent l'empire en trois. Ce que dit le partage, et pourquoi on y voit la naissance de la France.

Romain Croisade 6 min

Les trois petits-fils de Charlemagne se partageant l'empire à Verdun, enluminure

Fiche

Date août 843, vers le 10 · Lieu Verdun, sur la Meuse · Parties les trois fils survivants de Louis le Pieux : Lothaire Ier, empereur ; Louis le Germanique ; Charles le Chauve · Contexte trois ans de guerre civile, la bataille de Fontenoy-en-Puisaye (841), les serments de Strasbourg (842) · Issue l'empire de Charlemagne coupé en trois royaumes égaux en droit ; la Francie occidentale à Charles · Source le texte est perdu ; on le connaît par les Annales de Saint-Bertin, les Annales de Fulda et l'Histoire de Nithard

En août 843, à Verdun, les trois petits-fils de Charlemagne se partagent l'empire de leur grand-père : à Lothaire l'Italie, la couronne impériale et une longue bande de la mer du Nord aux Alpes ; à Louis les terres à l'est du Rhin ; à Charles le Chauve tout ce qui est à l'ouest de l'Escaut, de la Meuse, de la Saône et du Rhône. Ce n'est qu'un partage de famille, comme les Francs en ont fait vingt. Mais la part de Charles ne sera plus jamais réunie aux deux autres : de la Francie occidentale sortira la France. C'est pourquoi le traité ouvre le fil des guerres et des traités des rois de France — non par une victoire, mais par une frontière.

Le contexte : un empire et quatre héritiers#

Charlemagne meurt en 814 en laissant un seul fils, Louis le Pieux, et un empire unique. Louis veut le garder uni : l'Ordinatio imperii de 817 donne l'empire à l'aîné, Lothaire, et des royaumes subordonnés aux cadets. Tout se dérègle quand naît, en 823, d'un second mariage avec Judith de Bavière, un quatrième fils, Charles. Pour lui tailler une part, le vieil empereur défait l'ordre de 817 ; ses fils aînés se révoltent, le déposent en 833, le rétablissent en 834. À sa mort, en juin 840, la guerre éclate : Lothaire réclame l'empire entier ; Louis le Germanique et Charles s'allient contre lui.

Le 25 juin 841, à Fontenoy-en-Puisaye, près d'Auxerre, les deux cadets battent Lothaire dans une bataille que les contemporains ont tenue pour un jugement de Dieu — et pour une boucherie entre chrétiens. Le 14 février 842, à Strasbourg, Louis et Charles renouvellent leur alliance devant leurs armées : Louis jure en langue romane pour être compris des soldats de Charles, Charles en langue tudesque pour ceux de Louis. Nithard, cousin des princes et témoin, a recopié ces serments de Strasbourg : c'est le plus ancien texte conservé en langue romane, l'ancêtre du français. Lothaire, abandonné par ses fidèles, accepte de négocier.

Ce que dit le partage#

Une commission d'environ cent vingt envoyés parcourt l'empire pendant l'hiver 842-843 pour recenser les évêchés, les abbayes, les comtés et les domaines du fisc, afin que les trois parts soient de valeur égale. Le texte du traité ne nous est pas parvenu ; les annalistes en donnent le contenu.

  • Lothaire, l'aîné, garde le titre d'empereur et les deux capitales, Aix-la-Chapelle et Rome. Sa part, la Francie médiane, s'étire de la Frise à l'Italie par les vallées du Rhin et du Rhône : la Lotharingie, la Bourgogne, la Provence, le royaume d'Italie.
  • Louis le Germanique reçoit la Francie orientale, à l'est du Rhin, plus Mayence, Worms et Spire sur la rive gauche — pour leurs vignes, disent les chroniqueurs.
  • Charles le Chauve reçoit la Francie occidentale, à l'ouest d'une ligne Escaut-Meuse-Saône-Rhône : la Neustrie, l'Aquitaine, la Septimanie, la Gascogne et la marche d'Espagne jusqu'à Barcelone.

Les trois rois sont égaux en droit ; l'empereur n'a plus sur ses frères qu'une préséance d'honneur. Le principe de l'empire unique, voulu par Charlemagne et par l'Église, est abandonné au profit de la vieille coutume franque du partage entre fils.

Pourquoi ce résultat#

Ni Lothaire ni ses frères ne pouvaient l'emporter seuls : Fontenoy avait saigné les trois armées et les grands, dont dépendait chaque roi, voulaient la paix et des terres. Le partage en parts égales était la solution franque par excellence, celle qu'avait suivie Clovis à sa mort et Charlemagne lui-même en 806. Ce qui est neuf, ce n'est pas le partage ; c'est qu'il dure.

Les conséquences#

La Francie médiane ne survit pas. Lothaire meurt en 855 et sa part est divisée entre ses trois fils ; au traité de Meerssen (870), Charles le Chauve et Louis le Germanique se partagent la Lotharingie. Cette bande de terres entre deux royaumes, sans unité de langue ni de peuple — Lorraine, Alsace, Bourgogne, Provence, Pays-Bas —, sera disputée pendant mille ans. La frontière de l'Escaut, elle, sépare la Flandre du royaume jusqu'au XVIe siècle.

La Francie occidentale devient un royaume à part. Charles le Chauve y règne trente-quatre ans contre les Vikings et contre ses grands ; dès novembre 843, à Coulaines, il passe avec eux un pacte qui annonce la royauté de conseil et d'assentiment des siècles suivants. L'empire n'est plus réuni qu'un moment, sous Charles le Gros (884-887). En 987, quand les grands du royaume de l'Ouest élisent Hugues Capet, ils élisent un roi des Francs de l'Ouest, non un prétendant à l'empire : le cadre de 843 est devenu le cadre de la France. La dynastie et ses rois sont racontés dans la synthèse sur les Carolingiens.

Vrai ou faux#

Le traité de Verdun a fondé la France et l'Allemagne. À moitié vrai. Il a tracé les cadres dans lesquels deux royaumes se sont formés ; il n'a pas fondé deux nations. Les trois frères sont des Francs, parlent souvent les deux langues et pensent en héritiers d'un patrimoine, non en chefs de peuples. Le nom de France, réservé longtemps à l'Île-de-France, ne s'étendra au royaume entier que sous les Capétiens. Mais la monarchie a fait exactement cela : elle a fait une nation d'un héritage. C'est en ce sens que Bainville et toute l'historiographie royale ont pu voir dans Verdun l'acte de naissance de la France — non par ce que les signataires voulaient, mais par ce que leurs successeurs en ont fait.

La frontière de Verdun suivait la langue. Faux. La ligne des quatre rivières découpe des domaines et des évêchés ; la frontière linguistique passait ailleurs, et la part de Lothaire mêlait les deux langues.

À retenir

  • Août 843, à Verdun : les trois petits-fils de Charlemagne se partagent l'empire.
  • Lothaire : l'empire et la Francie médiane ; Louis : la Francie orientale ; Charles le Chauve : la Francie occidentale, future France.
  • Avant : Fontenoy (841) et les serments de Strasbourg (842), premier texte en langue romane.
  • Après : la Lotharingie partagée (870), disputée pendant des siècles ; la France capétienne naîtra dans les limites de 843.

Pour aller plus loin#

Sources#

  • Nithard, Histoire des fils de Louis le Pieux, éd. Ph. Lauer — Gallica
  • Annales de Saint-Bertin, éd. F. Grat, J. Vielliard et S. Clémencet, Klincksieck, 1964.
  • Pierre Riché, Les Carolingiens. Une famille qui fit l'Europe, Hachette, 1983.

Questions fréquentes#

Qu'est-ce que le traité de Verdun ?

Le partage de l'empire carolingien conclu en août 843 entre les trois fils survivants de Louis le Pieux : Lothaire garde le titre impérial et une bande de terres de la Frise à l'Italie, Louis le Germanique reçoit l'est du Rhin, Charles le Chauve la Francie occidentale.

Pourquoi dit-on que le traité de Verdun marque la naissance de la France ?

Parce que la part de Charles le Chauve, la Francie occidentale, ne sera plus jamais réunie à l'Empire : c'est d'elle que sortira le royaume de France. Mais personne, en 843, ne croit fonder une nation ; c'est une succession de famille.

Quel roi reçoit la France au traité de Verdun ?

Charles II le Chauve, le plus jeune des trois frères, âgé de vingt ans. Il règne sur la Francie occidentale de 843 à 877 et devient empereur en 875.

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