Le sacre de Napoléon (1804) : ce qu'il copie, ce qu'il trahit

Le sacre de Napoléon à Notre-Dame, 2 décembre 1804 : Pie VII, l'onction, la couronne prise sur l'autel, le serment — ce qu'il doit au sacre de Reims.

Romain Croisade 6 min

Mis à jour le 7 octobre 2026

Le sacre de Napoléon à Notre-Dame de Paris le 2 décembre 1804, enluminure

Fiche

Date dimanche 2 décembre 1804 (11 frimaire an XIII) · Lieu Notre-Dame de Paris · Officiant le pape Pie VII, venu de Rome · Sacré Napoléon Ier, empereur des Français depuis le 18 mai 1804, et l'impératrice Joséphine · Ce qu'il reprend de Reims l'onction, les regalia, le manteau semé, le Te Deum · Ce qu'il écarte Reims, la sainte ampoule, Saint-Denis, le serment à l'Église · Coût environ 8,5 millions de francs

Le 2 décembre 1804, dans une cathédrale glacée et tendue de velours, le pape oint le front et les mains d'un général corse de trente-cinq ans, qui prend ensuite lui-même la couronne sur l'autel et se la pose sur la tête. Onze ans après le régicide, la France a de nouveau un monarque sacré — et ce monarque n'est pas de la famille des rois de France. Le sacre de 1804 est la cérémonie la plus révélatrice du règne de Napoléon Ier : il emprunte à Reims tout ce qui se voit, et renverse tout ce qui se croit.

Le contexte : légitimer un pouvoir né d'un coup d'État#

Depuis Brumaire (1799), Napoléon a l'État ; il n'a pas la légitimité. L'attentat de la rue Saint-Nicaise (1800) et la conspiration de Cadoudal (1804) lui apprennent qu'un pouvoir viager meurt avec l'homme : il faut une hérédité. Le sénatus-consulte du 18 mai 1804 le fait empereur des Français, un plébiscite ratifie. Mais un décret ne remplace pas l'onction, et c'est la royauté qu'il faut imiter : le Concordat de 1801 a rendu à la France ses églises, et il a mis le pape en position de ne pas refuser.

Pie VII quitte Rome le 2 novembre. Napoléon le « rencontre » en forêt de Fontainebleau, en habit de chasse, comme par hasard, et l'emmène dans sa voiture — la mise en scène dit qui reçoit et qui vient. Le pape espérait la restitution des Légations, la révision des Articles organiques, la reconnaissance du catholicisme comme religion d'État. Il n'obtiendra rien de tout cela. Il obtient, la veille au soir, une seule chose : que le cardinal Fesch marie religieusement, en hâte et sans témoins, un empereur et une impératrice qui n'étaient unis que civilement.

Le déroulement : la journée du 2 décembre#

Le cortège quitte les Tuileries vers dix heures par un froid sec. Percier et Fontaine ont masqué le gothique de Notre-Dame sous des tentures, des arcs et un porche de bois : le Moyen Âge est décor, non modèle. Le pape, entré le premier, attend une heure et demie.

Vient ce qu'on appelle les honneurs de Charlemagne : une épée, un sceptre, une main de justice, une couronne, portés par les maréchaux — objets neufs pour la plupart, ou remontés à partir des rares pièces sauvées du trésor de Saint-Denis fondu en 1793 (l'épée dite Joyeuse, le sceptre de Charles V) — voir les regalia. Pie VII bénit les insignes, puis procède à la triple onction du chrême, sur la tête et les deux mains ; Napoléon est à genoux. Le rite est celui des rois, à une absence près, et elle est immense : il n'y a pas de sainte ampoule, l'huile du baptême de Clovis ayant été fracassée sur la place de Reims en octobre 1793.

Puis la messe. Au moment du couronnement, l'empereur monte à l'autel, prend la couronne — un cercle d'or en feuilles de laurier —, la pose sur sa tête, et couronne Joséphine agenouillée devant lui. Le cérémonial l'avait prévu : le geste n'est pas une insolence d'improvisateur, c'est une doctrine écrite d'avance. Le pape se retire avant la fin. Sur un trône dressé au fond de la nef, Napoléon prête alors serment devant le Sénat, le Corps législatif et les armées, et le héraut crie : Vivat Imperator in aeternum.

Ce qu'il copie, ce qu'il trahit#

Tout ce qui se voit vient de Reims : l'onction, les regalia, le manteau semé — d'abeilles mérovingiennes et non de fleurs de lys —, le sceptre, l'acclamation, le Te Deum, l'étiquette empruntée à la cour de Louis XIV.

Tout ce qui se croit est inversé. Le roi de France était sacré à Reims, dans la ville du baptême de Clovis, avec l'huile que la tradition disait apportée du Ciel : son autorité descendait de Dieu et se trouvait bornée par lui. Napoléon est sacré à Paris, avec une huile ordinaire, devant un pape réduit au rôle de témoin de marque, et se couronne lui-même : son autorité monte du peuple, de l'armée et de sa propre volonté. Le serment de Reims engageait le roi à protéger l'Église, à faire régner la justice et la paix ; celui de 1804 engage l'empereur à garantir l'égalité des droits, les libertés, et surtout l'irrévocabilité de la vente des biens nationaux — c'est-à-dire la spoliation de l'Église et des émigrés, jurée sur l'Évangile, en présence du pape. La forme est royale, le contenu est celui de la Révolution.

Les conséquences#

Le 26 mai 1805, à Milan, Napoléon se pose sur la tête la couronne de fer des rois lombards. L'Empire aura sa dynastie, sa noblesse, sa cour. Mais le sacre n'a acheté aucune paix avec Rome : dès 1809, l'empereur annexe les États pontificaux, Pie VII l'excommunie, et le pape qui l'avait oint devient son prisonnier à Savone puis à Fontainebleau. Ni les vieilles maisons d'Europe ni les royalistes n'ont été dupes de la cérémonie ; l'Empire s'écroule en 1814, et Louis XVIII rentre sans sacre. Seul Charles X, en 1825, retournera à Reims, avec un fragment de la sainte ampoule sauvé de 1793 — le dernier sacre des rois de France, vingt et un ans après celui de Notre-Dame.

Vrai ou faux#

Napoléon a arraché la couronne des mains du pape. Faux : le protocole le prévoyait. Le tableau de David montre la scène. Non : David a représenté le couronnement de Joséphine, et il y a peint Letizia Bonaparte, « Madame Mère », qui était restée à Rome et n'assistait pas à la cérémonie. Il portait la couronne de Charlemagne. Faux : les vrais insignes carolingiens sont à Vienne et à Aix ; ceux de 1804 sortaient de l'atelier de l'orfèvre Biennais.

À retenir

  • 18 mai 1804 : Napoléon proclamé empereur des Français ; plébiscite ratificatif.
  • 25 novembre 1804 : rencontre arrangée de Pie VII et de Napoléon en forêt de Fontainebleau.
  • 1er décembre au soir : mariage religieux de Napoléon et Joséphine par le cardinal Fesch.
  • 2 décembre 1804 : onction par Pie VII, autocouronnement, serment aux acquis de la Révolution.
  • 1809 : annexion des États du pape, excommunication, Pie VII prisonnier.

Pour aller plus loin#

Sources#

  • Procès-verbal de la cérémonie du sacre et du couronnement de LL. MM. l'empereur Napoléon et l'impératrice Joséphine, Paris, 1805 — Gallica
  • Jacques-Louis David, Le Sacre de Napoléon (1806-1807) — musée du Louvre
  • Jean Tulard, Napoléon ou le mythe du sauveur, Fayard, 1977 ; Jacques Bainville, Napoléon, 1931.

Questions fréquentes#

Napoléon a-t-il arraché la couronne des mains du pape ?

Non. Le cérémonial, rédigé et accepté d'avance, prévoyait que l'empereur prendrait lui-même la couronne sur l'autel après l'onction : il n'y a eu ni surprise ni geste de défi. La scène de l'arrachement vient des pamphlets et d'un premier projet de tableau de David, qui l'a finalement remplacée par le couronnement de Joséphine.

Pourquoi le sacre de Napoléon a-t-il eu lieu à Notre-Dame et non à Reims ?

Parce que Reims était la ville des rois et que Napoléon ne voulait pas être leur héritier, mais leur successeur. Il lui fallait Paris, une foule, le Sénat et les armées ; et la sainte ampoule, dont l'onction de Reims tirait tout son sens, avait été brisée sur la place publique en 1793.

Que jure Napoléon lors de son sacre ?

Il jure sur l'Évangile de maintenir l'intégrité du territoire, l'égalité des droits, la liberté politique et religieuse, l'irrévocabilité de la vente des biens nationaux, de ne lever d'impôt qu'en vertu de la loi et de gouverner pour l'intérêt et la gloire du peuple français. Le roi de France, à Reims, jurait d'abord de protéger l'Église et de rendre la justice.

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