L'hygiène à Versailles : idées reçues et réalité
L'hygiène à Versailles : toilette sèche, linge blanc, bains, chaises percées et latrines. Ce qui est vrai, ce qui relève de la légende noire.

L'hygiène à Versailles reposait sur la toilette sèche et le linge blanc, non sur l'eau. On ne s'y baignait guère, parce que la médecine du temps tenait le bain pour dangereux ; mais on n'y vivait pas dans la crasse : le roi et les courtisans se frottaient, se parfumaient et changeaient de chemise plusieurs fois par jour. Les « courtisans qui se soulagent dans les couloirs » sont une demi-vérité devenue légende. Pour situer ce sujet dans la vie à la cour du roi de France, il faut d'abord comprendre ce que l'on entendait alors par « propre ».
D'où ça vient : la peur de l'eau#
Le Moyen Âge se baignait volontiers : les villes avaient leurs étuves, bains publics chauffés. Au XVIe siècle, la peste et la syphilis les font fermer une à une. Les médecins enseignent que l'eau chaude ouvre les pores et laisse entrer les « mauvais airs » ; le bain affaiblit, il se prend comme une saignée, sur ordonnance, suivi de repos. La propreté se déplace alors de la peau vers le linge : une chemise blanche, souvent changée, est censée absorber la sueur et les impuretés. Être propre, au Grand Siècle, c'est avoir du linge net et le montrer, au col et aux manchettes.
Comment ça marchait#
Au lever de Louis XIV, le premier valet de chambre lui frotte les mains et le visage d'un linge imbibé d'esprit-de-vin ; la chemise est présentée par le plus haut prince présent, selon l'étiquette. Le roi en change encore après la chasse ou le jeu de paume. On se rince la bouche, on se peigne, on se parfume. Louis XIV, grand amateur de senteurs dans sa jeunesse, ne les supporte plus en vieillissant, sauf, dit-on, la fleur d'oranger.
Le bain existe pourtant. Louis XIV fait aménager dans les années 1670, au rez-de-chaussée du château de Versailles, un appartement des bains de marbre, avec une grande cuve octogonale : lieu de luxe autant que d'eau, où Madame de Montespan aura sa part. Le Journal de la santé du roi, tenu par ses médecins, mentionne des bains ordonnés comme remèdes.
Restent les besoins naturels. Le château compte des centaines de chaises percées, coffres garnis d'un pot, dans les appartements ; les garçons de la chambre les vident. Celle du roi a sa propre cérémonie : quelques courtisans titulaires d'un brevet ont le privilège d'y être admis, signe de faveur. Les latrines communes sont rares.
Ce que ça a changé#
Versailles abritait plusieurs milliers de personnes, et le château était ouvert à tout visiteur décemment vêtu. D'où la part de vérité de la légende : des recoins d'escaliers et de cours servaient de lieux d'aisances aux passants et aux valets, et des ordonnances répétées tentent d'y mettre bon ordre. L'odeur des écuries, des bougies et des fosses n'épargnait personne. Mais ce n'était pas l'usage de la cour : c'était le défaut d'une ville entière logée dans un palais, avec les moyens d'un siècle sans égouts modernes.
Comment ça finit#
Le XVIIIe siècle change d'avis. Les médecins redécouvrent les vertus de l'eau froide puis tiède ; Louis XV fait installer plusieurs cabinets de bains dans ses petits appartements et des lieux à l'anglaise, à soupape et chasse d'eau, apparaissent chez le roi et la famille royale. Marie-Antoinette se baigne régulièrement, vêtue d'une longue chemise de flanelle par pudeur. L'hygiène moderne naît, en France, dans les appartements royaux.
Idées reçues#
- « Louis XIV ne s'est lavé que deux fois dans sa vie. » Faux : aucun document ne le dit ; il se lavait chaque jour à sec et changeait de linge plusieurs fois par jour.
- « Le parfum servait à masquer l'odeur. » En partie : il passait aussi pour protéger des maladies, et c'était un luxe.
- « Il n'y avait pas de toilettes à Versailles. » Faux : il y avait des chaises percées par centaines, puis des lieux à l'anglaise.
- « Les courtisans se soulageaient partout. » Exagéré : le problème venait d'abord de la foule des passants et des domestiques, que l'administration du château combattait.
À retenir
- La propreté du Grand Siècle est sèche : linge blanc, frictions, parfums ; le bain est un remède.
- Louis XIV a un appartement des bains (années 1670) et change de chemise plusieurs fois par jour.
- Chaises percées par centaines, latrines rares ; la saleté des recoins vient surtout du public.
- Au XVIIIe siècle, Louis XV et Marie-Antoinette adoptent bains et lieux à l'anglaise.
Pour aller plus loin#
- La vie à la cour du roi de France, de la cour itinérante à Versailles.
- Le château de Versailles : les trois chantiers, de Louis XIII à Louis-Philippe.
- Une journée de Louis XIV à Versailles : le lever, la messe, le conseil, le grand couvert.
- L'étiquette à Versailles : qui présentait la chemise au roi.
- Louis XIV, le Roi-Soleil.
Sources#
- Georges Vigarello, Le Propre et le Sale. L'hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Seuil, 1985.
- Journal de la santé du roi Louis XIV de l'année 1647 à l'année 1711, éd. J.-A. Le Roi, 1862 — Gallica
- Château de Versailles — l'appartement des bains
Questions fréquentes#
Est-ce vrai qu'on ne se lavait pas à Versailles ?
Non. On se lavait peu à l'eau, par crainte médicale du bain, mais on se nettoyait chaque jour par la toilette sèche : frictions au linge, eaux parfumées, et surtout changement fréquent de chemise, le linge blanc passant pour ce qui lave le corps.
Y avait-il des toilettes au château de Versailles ?
Oui, sous forme de chaises percées, des centaines, dans les appartements, vidées par les domestiques, et de quelques latrines. Au XVIIIe siècle, des lieux à l'anglaise à chasse d'eau sont installés dans les appartements royaux.
Louis XIV prenait-il des bains ?
Il avait un appartement des bains au rez-de-chaussée du château, aménagé dans les années 1670, mais ses médecins ordonnaient le bain comme un remède plutôt que comme une habitude. Sa propreté passait par le linge, changé plusieurs fois par jour.