Le grand couvert : quand le roi de France mangeait en public

Le grand couvert expliqué : le souper public du roi de France, de l'hôtel médiéval à Versailles, la nef, l'essai, la viande du roi — et à quoi il servait.

Romain Croisade 5 min

Le grand couvert : le roi et la famille royale soupant devant la cour debout, enluminure

Le grand couvert est le repas public du roi de France : le roi soupe avec la famille royale, à une seule table, servi par ses grands officiers, devant la cour debout et quiconque a voulu entrer pour le regarder. Il n'est pas une invention de Versailles mais l'héritage d'une très vieille règle de la vie à la cour : le roi ne mange pas en cachette. Louis XIV en a seulement fait, chaque soir à dix heures, un rite d'État.

D'où ça vient#

Le roi médiéval prend ses repas dans la grande salle, sur une estrade, sous un dais, à la vue de ses vassaux et de sa maison. Le service est tenu par des offices qui deviennent des dignités : le grand panetier pour le pain, le grand échanson pour le vin, l'écuyer tranchant qui découpe les viandes. Deux objets disent la majesté de la table : la nef, pièce d'orfèvrerie en forme de navire qui renferme les serviettes et les couverts du roi, et qu'on salue en passant comme on salue le roi ; et l'essai — on goûte chaque plat et chaque boisson devant lui, par crainte du poison, sur la crédence, qui en a gardé le nom.

La table royale est aussi une table chrétienne. Saint Louis fait asseoir des pauvres à ses repas et les sert lui-même, ses biographes l'attestent ; chaque Jeudi saint, jusqu'à Louis XVI, le roi lave les pieds de treize pauvres enfants et leur sert un repas, à l'imitation du Christ. Le festin peut enfin être politique : en 1378, Charles V reçoit l'empereur Charles IV au palais de la Cité, et un entremets mécanique y rejoue la prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon. En 1585, Henri III, dans son règlement de cour, entoure sa table d'une balustrade : on regarde le roi, on ne l'approche plus.

Comment ça marchait à Versailles#

Sous Louis XIV, la règle est presque quotidienne. Le dîner de une heure se prend au petit couvert, seul, dans la chambre ; le souper de dix heures est le grand couvert, dans l'antichambre de l'appartement de la reine, avec la reine tant qu'elle vit, le dauphin, les fils et filles de France (voir une journée de Louis XIV à Versailles). Le roi seul a le fauteuil ; les princesses et les duchesses ont le tabouret, selon l'étiquette à Versailles ; tous les autres restent debout.

Les plats viennent des cuisines du Grand Commun, de l'autre côté de la rue, en cortège : gardes du corps, maître d'hôtel portant son bâton, officiers de la Bouche. Sur leur passage on lance « la viande du roi ! » et l'on se découvre. Le service est à la française : potages, entrées, rôts, entremets, fruit, chaque service posé tout entier sur la table. La musique joue. Le roi mange bien et beaucoup — la Princesse Palatine, sa belle-sœur, a laissé de son appétit une liste restée célèbre, soupes, faisan, perdrix, salade, mouton à l'ail, pâtisseries, fruits et œufs durs —, et souvent avec les doigts. Il parle peu ; on ne lui parle pas.

Ce que ça a changé#

Le grand couvert n'est pas de la gourmandise exposée : c'est du gouvernement. Un roi qu'on voit souper est un roi vivant, en bonne santé, servi par les premiers du royaume — donc obéi. Le provincial venu à Versailles rentre chez lui en ayant vu le roi ; le grand seigneur qui tend la serviette sait qu'il tient son rang de cette proximité. La table résume la monarchie : un père de famille au milieu des siens, sous le regard de tous.

Comment ça finit#

Louis XV supporte mal ce spectacle et lui préfère ses petits soupers, entre intimes, dans les cabinets ; le grand couvert se raréfie. Louis XVI et Marie-Antoinette le tiennent encore le dimanche et aux fêtes : le roi mange de bon appétit, la reine, selon Madame Campan, ne touche guère à son assiette, et les curieux se pressent pour voir les princes manger. Le 6 octobre 1789, la famille royale quitte Versailles ; le rite ne survit pas à la Révolution, même si Napoléon et la Restauration en reprennent la formule aux jours solennels. Il en reste l'antichambre du Grand Couvert, à Versailles, et l'ordonnance des dîners d'État de la République.

Idées reçues#

« Le roi festoyait devant un peuple affamé » : le public du grand couvert, c'est d'abord la cour et des visiteurs bien mis, pas la foule des pauvres — et la même table servait, le Jeudi saint, aux pauvres eux-mêmes. « Louis XIV mangeait seul » : seulement au petit couvert ; le soir, il soupait en famille.

À retenir

  • Le grand couvert = le souper public du roi avec la famille royale, devant la cour debout.
  • Héritage médiéval : estrade, grands officiers de bouche, nef saluée, essai contre le poison.
  • Sous Louis XIV, chaque soir à 22 heures, dans l'antichambre de la reine ; le petit couvert à 13 heures, dans la chambre.
  • Raréfié sous Louis XV, dominical sous Louis XVI, emporté par la Révolution.

Pour aller plus loin#

Sources#

Questions fréquentes#

Qu'est-ce que le grand couvert ?

Le repas public du roi de France, pris avec la famille royale devant la cour et les visiteurs, avec tout le cérémonial de la Bouche du roi. Sous Louis XIV, c'est le souper de dix heures du soir, presque tous les jours.

Pouvait-on assister au repas du roi ?

Oui. Toute personne décemment vêtue entrait à Versailles et pouvait voir le roi souper, debout ; les duchesses avaient seules le tabouret. C'était le principe même du grand couvert : le roi se laisse voir.

Quelle différence entre grand couvert et petit couvert ?

Le grand couvert réunit la famille royale en public, avec tous les officiers ; le petit couvert est le dîner de une heure, que le roi prend seul à une petite table dans sa chambre, devant quelques courtisans.

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