Brunehaut et Frédégonde : quarante ans de haine (568-613)

Brunehaut et Frédégonde, les deux reines mérovingiennes rivales : le meurtre de Galswinthe, Sigebert assassiné, la faide royale et le supplice de 613.

Romain Croisade 6 min

Brunehaut et Frédégonde, deux reines mérovingiennes face à face, enluminure

Fiche

Brunehaut née vers 547 en Espagne, fille du roi wisigoth Athanagild · reine d'Austrasie par son mariage avec Sigebert Ier (566) · régente pour son fils et ses petits-fils · morte suppliciée en 613 · enterrée à Autun, Saint-Martin · Frédégonde née vers 545, d'origine servile · reine de Neustrie par son mariage avec Chilpéric Ier (vers 568) · régente pour son fils Clotaire II · morte à Paris en 597 · enterrée à Saint-Vincent (Saint-Germain-des-Prés) · Période 568-613

Deux reines, deux royaumes, quarante ans de meurtres. Brunehaut, princesse wisigothe cultivée, et Frédégonde, ancienne servante devenue reine, se sont disputé la Gaule franque de 568 à 613 à travers leurs maris, leurs fils et leurs petits-fils. Leur guerre est l'épisode le plus célèbre des Mérovingiens, et le plus mal compris : derrière la haine de deux femmes, il y a la lutte de la Neustrie et de l'Austrasie, et la question qui hante toute la dynastie — un royaume partagé peut-il durer ? Nous suivons Grégoire de Tours, qui a connu les deux reines, en distinguant ce qu'il a vu de ce qu'il a entendu dire.

Origines : la princesse et la servante#

Les petits-fils de Clovis se partagent le royaume en 561. Sigebert Ier reçoit l'Austrasie (Reims, Metz) ; son demi-frère Chilpéric Ier la Neustrie (Soissons, puis Paris). Sigebert, voulant une épouse digne de lui, demande la fille du roi des Wisigoths de Tolède : Brunehaut l'épouse à Metz en 566, abandonne l'arianisme pour la foi catholique, et le poète Venance Fortunat chante les noces.

Chilpéric veut faire aussi bien et obtient la sœur aînée, Galswinthe. Mais il garde auprès de lui Frédégonde, une servante de sa première femme Audovère, qu'il avait déjà fait répudier. Vers 568, Galswinthe est trouvée étranglée dans son lit ; quelques jours plus tard, Chilpéric épouse Frédégonde. Grégoire de Tours désigne le roi ; la rumeur, l'instigatrice. La sœur de la victime n'en doute pas.

La faide royale (568-584)#

La vengeance du sang, la faide, est une institution franque : Brunehaut l'exige de son mari. Un arbitrage du roi Gontran de Bourgogne attribue d'abord à Brunehaut les cités que Galswinthe avait reçues en dot — Bordeaux, Limoges, Cahors — ; Chilpéric ne les rend pas, et la guerre éclate. En 575, Sigebert l'emporte : il assiège son frère dans Tournai et se fait acclamer roi de Neustrie à Vitry, près d'Arras. Au même moment, deux serviteurs envoyés par Frédégonde, selon Grégoire, le frappent de couteaux empoisonnés. Il meurt sur place.

Brunehaut, prise à Paris, est reléguée à Rouen ; son fils de cinq ans, Childebert II, est sauvé par un fidèle et proclamé roi d'Austrasie. À Rouen, elle séduit — ou se fait épouser par — Mérovée, fils de Chilpéric : l'évêque Prétextat bénit l'union, interdite par l'Église. Mérovée meurt en 577, poussé au suicide ou tué ; Prétextat sera poignardé dans sa cathédrale en 586, et Grégoire accuse Frédégonde. Elle est soupçonnée aussi d'avoir fait périr Clovis, dernier fils d'Audovère (580). En 584, c'est Chilpéric lui-même qui est assassiné, au retour d'une chasse à Chelles, sans qu'on sache par qui.

Deux régentes face aux grands#

Veuves l'une et l'autre, les deux reines gouvernent au nom d'enfants. Frédégonde, réfugiée dans l'église de Paris, se place sous la protection de Gontran et sauve le trône de son fils, Clotaire II, quatre mois au moment de la mort de son père ; elle bat les Austrasiens à Droizy (593) et meurt en 597 à Paris, dans son lit, victorieuse. Brunehaut, elle, conclut avec Gontran le traité d'Andelot (587), qui fait de Childebert II l'héritier de la Bourgogne, puis gouverne pour ses petits-fils Théodebert II et Thierry II.

C'est là qu'il faut être juste avec elle. Brunehaut est la dernière à gouverner à la romaine : impôt, routes, villes, évêques nommés. Le pape saint Grégoire le Grand lui écrit avec estime et obtient son appui pour la mission d'Augustin chez les Anglo-Saxons (596-597). Elle fonde à Autun Saint-Martin, et la mémoire populaire lui attribue les vieilles voies romaines du Nord, les « chaussées Brunehaut ». Mais elle se heurte aux grands, qui la chassent d'Austrasie en 599, et à l'Église quand elle la gêne : saint Didier de Vienne est tué en 607 ; saint Colomban, qui refuse de bénir les bâtards de Thierry, est expulsé de Luxeuil en 610.

Le supplice de 613#

Brunehaut dresse Thierry contre son frère ; Théodebert est vaincu et tué en 612. Thierry meurt l'année suivante. La reine, presque septuagénaire, veut faire roi son arrière-petit-fils Sigebert II ; les grands d'Austrasie, Arnoul de Metz et Pépin de Landen en tête — les ancêtres des Carolingiens — la livrent à Clotaire II. Le fils de Frédégonde lui impute la mort de dix rois. À Renève, sur la Vingeanne, elle est torturée trois jours, promenée sur un chameau devant l'armée, puis attachée à un cheval indompté. Les enfants de Thierry sont mis à mort. Clotaire II règne seul sur tout le royaume franc.

Ce qu'il en reste#

Une légende noire, double. Frédégonde est la reine criminelle par excellence ; Brunehaut a longtemps partagé sa réputation, parce que ses ennemis — Clotaire II, les grands, les moines de Colomban — ont écrit après elle. Les historiens, de Godefroid Kurth à Bruno Dumézil, l'ont réhabilitée : une femme d'État, cruelle selon les mœurs de son temps, qui a défendu le principe royal contre l'aristocratie. Augustin Thierry en a fait un roman national au XIXe siècle. La leçon que Bainville retiendra est politique : la loi des partages livrait le royaume aux haines de famille ; il faudra des siècles, l'hérédité de l'aîné et la loi salique, pour en sortir. Le tombeau de Frédégonde, une dalle de mosaïque, se voit aujourd'hui à Saint-Denis.

À retenir

  • 566-568 : Brunehaut épouse Sigebert ; sa sœur Galswinthe, épouse de Chilpéric, est étranglée ; Chilpéric épouse Frédégonde.
  • 575 : Sigebert assassiné à Vitry, sur l'ordre de Frédégonde selon Grégoire de Tours.
  • 584-597 : Frédégonde régente pour Clotaire II, morte victorieuse en 597.
  • 587-613 : Brunehaut gouverne l'Austrasie et la Bourgogne pour son fils et ses petits-fils.
  • 613 : Brunehaut livrée à Clotaire II et suppliciée ; le royaume franc est réuni.

Pour aller plus loin#

Sources#

  • Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livres IV à X — Gallica
  • Bruno Dumézil, La Reine Brunehaut, Fayard, 2008 ; Godefroid Kurth, La Reine Brunehaut, 1891 — Persée
  • Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens, 1840 — Gallica

Questions fréquentes#

Pourquoi Brunehaut et Frédégonde se haïssaient-elles ?

Vers 568, Galswinthe, sœur de Brunehaut et épouse du roi Chilpéric, est étranglée dans son lit ; Chilpéric épouse aussitôt sa maîtresse Frédégonde. Brunehaut tient le couple pour coupable et pousse son mari Sigebert à la vengeance : c'est le début d'une guerre de quarante ans entre l'Austrasie et la Neustrie.

Frédégonde a-t-elle fait tuer Sigebert ?

Grégoire de Tours, contemporain des faits, l'affirme : en 575, à Vitry, deux serviteurs envoyés par elle frappent Sigebert avec des couteaux empoisonnés au moment où il vient d'être acclamé roi de Neustrie. Aucune autre source ne le contredit.

Comment est morte Brunehaut ?

En 613, livrée par les grands d'Austrasie à Clotaire II, fils de Frédégonde, elle est torturée trois jours, promenée sur un chameau, puis attachée à un cheval indompté et mise en pièces. Elle avait environ soixante-dix ans.

Qui a gagné la guerre des reines ?

Frédégonde, morte dans son lit en 597, et son fils Clotaire II, qui réunit tout le royaume franc en 613 après l'exécution de Brunehaut et de ses arrière-petits-fils.

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