Philippe le Bel et les Templiers : l'arrestation du vendredi 13 octobre 1307

Le 13 octobre 1307, Philippe le Bel fait arrêter tous les Templiers de France. Causes, procès, rôle de Clément V, bûcher de Molay (1314) : les faits.

Romain Croisade 5 min

Des Templiers arrêtés par les sergents du roi, enluminure

Fiche

Date vendredi 13 octobre 1307 (aube) · Lieu tout le royaume de France, dont le Temple de Paris · Acteurs Philippe le Bel, son garde des sceaux Guillaume de Nogaret, le grand maître Jacques de Molay, le pape Clément V · Issue arrestation des Templiers du royaume ; suppression de l'Ordre (1312) ; bûcher de Molay (1314) · Sources actes du procès, chroniques, parchemin de Chinon

Aux premières heures du vendredi 13 octobre 1307, les baillis et sénéchaux du roi ouvrent, partout en France, des ordres cachetés depuis plusieurs semaines : il faut arrêter, le jour même, tous les frères du Temple et saisir leurs biens. L'opération est un chef-d'œuvre de coordination administrative et une faute morale. Elle touche l'Ordre militaire le plus célèbre de la chrétienté, sans l'aveu du pape, au nom d'une accusation d'hérésie que rien de sûr n'étayait. C'est un épisode du règne de Philippe le Bel, et l'un des moments les plus sombres de la dynastie des Capétiens directs.

Le contexte : un Ordre riche, un roi endetté#

Fondés à Jérusalem vers 1120, les Templiers sont des moines-soldats : ils combattent pour la Terre sainte et gèrent, en Occident, un patrimoine immense de commanderies. Depuis la chute de Saint-Jean-d'Acre (1291), leur raison d'être militaire s'est affaiblie, mais leur rôle financier demeure : le Temple de Paris garde le trésor royal, tient des comptes, prête à la couronne. Le roi leur doit de l'argent.

Philippe a déjà frappé les Juifs (1306) et les banquiers lombards, et dévalué la monnaie. En 1306, une émeute parisienne l'a obligé à se réfugier dans l'enclos du Temple, où il a vu de près la puissance de l'Ordre. Il sort aussi du conflit avec Boniface VIII, dont l'attentat d'Anagni a marqué la fin, et voit dans la défense de la foi un moyen de rétablir son prestige de roi Très Chrétien, petit-fils de Saint Louis. Un projet d'union des ordres militaires, auquel Molay s'oppose, aggrave la tension.

Le déroulement#

  1. Septembre 1307 : Nogaret, qui a recueilli des dénonciations (dont celle d'un ancien templier, Esquieu de Floyran), fait préparer les ordres d'arrestation.
  2. 13 octobre : tous les Templiers du royaume sont saisis, Molay et les dignitaires au Temple de Paris. Beaucoup de frères sont des hommes âgés ou des gens de service, non des combattants.
  3. Octobre-novembre : l'inquisiteur de France, Guillaume de Paris, dirige les interrogatoires, avec la torture. Molay avoue, en partie, le reniement du Christ ; il confirme devant l'Université de Paris.
  4. Le pape Clément V, d'abord indigné de n'avoir pas été consulté, suspend les pouvoirs de l'inquisition, puis rouvre l'enquête sous son autorité (bulle Pastoralis praeeminentiae, novembre 1307). Philippe obtient l'appui de l'opinion par des assemblées, dont celle de Tours (1308).
  5. 1308-1312 : à Poitiers, le pape reçoit des Templiers ; il absout à Chinon les dignitaires (août 1308), mais la procédure continue. En 1310, 54 Templiers rétractant leurs aveux sont brûlés comme relaps près de Paris. Au concile de Vienne (1311-1312), Clément V supprime l'Ordre par décision administrative (bulle Vox in excelso), sans jugement d'hérésie, et attribue ses biens aux Hospitaliers.
  6. 18 mars 1314 : Molay et Geoffroy de Charnay, qui ont repris leur rétractation, sont brûlés sur l'île aux Juifs. Clément V meurt en avril et Philippe en novembre 1314 : ces morts rapprochées nourriront la légende de la « malédiction ».

Pourquoi ce résultat#

L'argent compte : la couronne saisit les biens et rembourse ses dettes. Mais il serait court de tout réduire à cela. Philippe, éduqué dans la mémoire de Saint Louis, croyait sans doute à sa mission de protecteur de la foi ; Nogaret travaillait par conviction juridique autant que par calcul. Le roi voyait dans un Ordre exempt, international, armé et riche, un État dans l'État — situation que la monarchie capétienne, qui avait fait l'unité du royaume, ne pouvait tolérer longtemps. Enfin, la faiblesse de la papauté après Anagni a rendu possible ce que Rome aurait pu empêcher.

Les conséquences#

L'Ordre disparaît, sans que sa culpabilité soit établie : c'est l'un des procès les plus discutés de l'histoire. La papauté, dépendante de la France, s'installe à Avignon dès 1309. La couronne, elle, gagne sur le plan financier et politique, mais perd en crédit moral : les contemporains, dont Dante, ont jugé sévèrement l'affaire. Et la dynastie, trois fils sans héritier mâle, s'éteint en 1328 : les chroniqueurs ont vu là un châtiment, ce que l'historien ne peut ni affirmer ni exclure.

Vrai ou faux#

Les Templiers étaient des hérétiques adorant une idole. Rien ne le prouve : les aveux sont contradictoires et obtenus par la torture. Le parchemin de Chinon, retrouvé dans les Archives vaticanes et publié par Barbara Frale, montre que Clément V ne tenait pas l'Ordre pour hérétique. Molay a maudit le roi sur le bûcher : le récit vient de chroniqueurs postérieurs (Geoffroy de Paris, un témoin, parle seulement de sa fermeté) ; la formule de la « malédiction jusqu'à la treizième génération » est une légende tardive.

À retenir

  • 13 octobre 1307 : arrestation simultanée des Templiers de France sur ordre de Philippe le Bel.
  • Motifs officiels : hérésie ; motifs réels : dettes, autorité du roi, prestige.
  • Aveux obtenus sous la torture ; Clément V supprime l'Ordre en 1312 sans le condamner.
  • Molay est brûlé en mars 1314 ; Philippe meurt la même année.

Pour aller plus loin#

Sources#

  • Barbara Frale, « The Chinon chart: Papal absolution to the last Templar, Master Jacques de Molay », Journal of Medieval History, 2004.
  • Alain Demurger, Jacques de Molay, Payot ; Les Templiers, Seuil, 2005.
  • Procès des Templiers, éd. Michelet, 1841 — Gallica

Questions fréquentes#

Pourquoi Philippe le Bel a-t-il fait arrêter les Templiers ?

Officiellement pour hérésie : reniement du Christ, crachats sur la croix, baisers obscènes. Les historiens y ajoutent des motifs politiques et financiers : un roi endetté, un Ordre riche, international et soustrait à son autorité.

Le vendredi 13 octobre 1307 est-il à l'origine de la superstition du vendredi 13 ?

C'est une explication populaire, mais aucune source médiévale ne l'établit : le lien a surtout été popularisé bien plus tard.

Les Templiers étaient-ils coupables ?

Les aveux ont été obtenus sous la torture et rétractés par beaucoup. Le parchemin de Chinon, redécouvert en 2001 aux Archives vaticanes, montre que Clément V avait absous les dignitaires en 1308. La plupart des historiens jugent les accusations infondées, sans exclure des abus ou des rites d'initiation mal compris.

Que devient Jacques de Molay ?

Le grand maître, rétractant ses aveux, est brûlé à petit feu sur l'île aux Juifs, à la pointe de la Cité, en mars 1314, comme relaps.

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