Turgot : le ministre qui voulait sauver la monarchie (1727-1781)
Biographie de Turgot (1727-1781), contrôleur général de Louis XVI : liberté du grain, guerre des farines, édits de 1776, chute. Un réformateur trop pressé ?

Fiche
Né à Paris, le 10 mai 1727 · mort à Paris, le 18 mars 1781 · origine : famille de la haute robe parisienne, destiné d'abord à l'Église · rôle : intendant de Limoges (1761-1774), secrétaire d'État de la Marine (juillet 1774), contrôleur général des finances (24 août 1774 - 12 mai 1776) · roi : Louis XVI (voir le dernier roi de France).
Turgot est le contrôleur général qui, à l'avènement de Louis XVI, tenta de rétablir les finances du royaume sans emprunt nouveau, en libérant le grain et le travail et en faisant payer l'impôt à tous. Il échoua en vingt mois. Sa chute est l'une des occasions manquées de la monarchie, et l'une des plus débattues. Pour comprendre sa place dans la machine, voir Comment le roi gouvernait la France.
Origines et arrivée au ministère#
Fils d'un prévôt des marchands de Paris, Turgot est d'abord destiné à l'état ecclésiastique. Prieur de Sorbonne, il renonce à la prêtrise en 1751 et entre dans la magistrature, puis dans l'administration. Il fréquente les économistes, dits physiocrates, écrit pour l'Encyclopédie et reste un homme d'une probité sans reproche.
De 1761 à 1774, il est intendant de Limoges, l'une des généralités les plus pauvres. Il y adoucit la corvée, répartit mieux la taille et organise des secours lors de la disette de 1770-1771. À la mort de Louis XV (10 mai 1774), le jeune Louis XVI, conseillé par le vieux Maurepas, l'appelle à la Marine, puis, le 24 août, aux Finances. Le roi a vingt ans.
Son pouvoir : ce qu'il décidait vraiment#
Turgot annonce son programme au roi : « point de banqueroute, point d'augmentation d'impôts, point d'emprunts », ce qui suppose des économies sévères. Deux chantiers dominent.
Le grain. Par l'arrêt du 13 septembre 1774, il libère le commerce des grains dans le royaume, jusque-là enserré de règlements. Il espère que la circulation fera baisser les prix. Mais la récolte de 1774 est mauvaise, le pain monte, et au printemps 1775 éclatent les émeutes de la guerre des farines : pillage de boulangeries et de convois autour de Pontoise, à Versailles, à Paris. Le ministre fait donner la troupe, interdit les attroupements et laisse pendre deux émeutiers. Pour lui, la loi du marché ne se discute pas ; pour la foule, le roi doit garantir le pain.
Les édits de 1776. En janvier, Turgot présente six édits. Les deux plus lourds : la suppression de la corvée royale des chemins, remplacée par une taxe sur tous les propriétaires, nobles et ecclésiastiques compris ; l'abolition des jurandes et maîtrises, c'est-à-dire des corporations de métiers. Il y ajoute un projet d'assemblées locales élues, rédigé avec Dupont de Nemours, qui n'aboutira pas.
Face au roi et à la cour#
Le Parlement de Paris refuse d'enregistrer. Il y voit, non sans raison, une atteinte aux privilèges des corps. Le roi les fait enregistrer en lit de justice, le 12 mars 1776. Mais la cour s'est ligée : le clergé défend ses immunités, les princes leurs revenus, la reine Marie-Antoinette, qui lui reproche d'avoir contrarié ses protégés, soutient ses adversaires. Maurepas, jaloux de l'ascendant du ministre, cesse de le défendre.
Turgot, honnête et cassant, se fait peu d'amis. Dans sa lettre au roi du 30 avril 1776, il lui rappelle en substance que c'est la faiblesse qui a mis Charles Ier sur l'échafaud. Louis XVI, indécis, ne sut pas le soutenir contre la cour.
Chute et mort#
Le 12 mai 1776, Louis XVI lui retire sa charge. Son ami Malesherbes, qui l'appuyait au ministère de la Maison du roi, avait quitté le gouvernement peu avant. En août, la corvée est rétablie et les corporations reconstituées sous une forme allégée. Turgot se retire à Paris, travaille à la physique et aux lettres, et meurt de la goutte le 18 mars 1781, à cinquante-trois ans. Necker, banquier genevois et protestant, lui succède bientôt, finançant la guerre d'Amérique par l'emprunt : le déficit en sera aggravé jusqu'en 1789.
Ce qu'il en reste#
Turgot est loué par les libéraux comme un précurseur et par les révolutionnaires comme une victime des privilégiés. Notre lecture est plus nuancée. Il avait vu juste sur le fond : l'impôt devait être payé par tous, le royaume avait besoin de la libre circulation et d'assemblées locales, et ce que la Révolution fera dans le sang était à portée de main par la loi du roi. Les fiscalistes de la monarchie, de Sully à Colbert, avaient poursuivi cette voie.
Mais la tradition peut faire une réserve : en supprimant d'un trait les corps de métier, Turgot s'attaquait à ces corps intermédiaires dont la monarchie faisait ses relais, sans rien mettre à leur place. Burke dira bientôt la même chose de l'Assemblée constituante : on ne reconstruit pas une société sur un plan. Le bon sens politique demandait de réformer lentement, et par les corps eux-mêmes, par exemple en convoquant les États généraux quinze ans plus tôt. Le roi n'eut pas cette fermeté, ni son ministre cette patience.
À retenir
- 1761-1774 : intendant de Limoges.
- 24 août 1774 : contrôleur général des finances.
- Avril-mai 1775 : guerre des farines.
- Janvier-mars 1776 : six édits, lit de justice du 12 mars.
- 12 mai 1776 : renvoi ; 1781 : mort à Paris.
Pour aller plus loin#
- Comment le roi gouvernait la France : les institutions de la monarchie — le contrôle général et les intendants.
- Le dernier roi de France — le règne que Turgot a cherché à sauver.
- Colbert : le ministre qui voulait tout compter — le grand modèle du contrôleur général.
- Sully : le ministre d'Henri IV et la poule au pot — le redresseur des finances après les guerres de Religion.
- Les États généraux : de 1302 à 1789 — l'assemblée que la monarchie convoquera trop tard.
Sources#
- Edgar Faure, La Disgrâce de Turgot, 12 mai 1776, Gallimard, 1961 ; Jean Tulard et alii, Histoire et dictionnaire de la Révolution française, Laffont.
- Gallica, BnF — Œuvres de Turgot, éd. Dupont de Nemours
- Archives nationales
Questions fréquentes#
Qui était Turgot ?
Anne Robert Jacques Turgot (1727-1781), intendant de Limoges puis contrôleur général des finances de Louis XVI de août 1774 à mai 1776. Disciple des économistes, il tenta de réformer les finances et les corporations du royaume.
Pourquoi Turgot a-t-il été renvoyé ?
Ses six édits de janvier 1776 (fin de la corvée royale, suppression des corporations) ont dressé contre lui le Parlement, la cour et la reine. Le roi, mal soutenu par Maurepas, le congédie le 12 mai 1776.
Qu'est-ce que la guerre des farines ?
Une série d'émeutes du grain, d'avril à mai 1775, nées de la cherté du pain après la libération du commerce des grains. Turgot fit rétablir l'ordre par la troupe, et deux meneurs furent pendus à Paris.
Turgot aurait-il pu sauver la monarchie ?
Les historiens en débattent. Ses idées de fond (impôt payé par tous, assemblées locales) seront reprises, mais sa méthode brusque et son goût du système heurtaient les corps du royaume dont le roi avait besoin.